Actualité Cpct Paris Rendez-vous clinique Psychanalyse Association

Les rendez-vous cliniques
#2017



Marianne Canolle CPCT-Paris: La direction du traitement bref », est le titre choisi pour les trois prochains rendez-vous cliniques du CPCT Paris. Les praticiens du CPCT ne jouent pas seulement aux secrétaires dont le rôle se limiterait à l’écoute. Ils mènent la cadence d’un morceau à 16 mesures à chaque fois différent. Néanmoins, ‘diriger le traitement’ ne signifie pas ‘diriger le patient’. Comment différencieriez-vous ces deux modalités d’action ?

Dominique Miller : J’approuve cette différence que vous faites entre la direction du patient et la direction du traitement. La prise en charge au CPCT pense évidemment les choses du côté de diriger le traitement et non pas le patient. Le traitement au CPCT est à différencier de toutes les prises en charge qui tendent à s’appuyer sur le préjugé d’une cause sociale, auxquelles ont affaire les patients qui sont dans des difficultés de précarité. Le traitement psychanalytique fait en sorte que le patient s’oriente vers une cause subjective. Au CPCT, il s’agit de faire valoir la dimension de l’inconscient. Pour ces patients qui ont l’habitude d’être accueillis comme étant malades du social, du scolaire, de la santé, de la famille … le CPCT les accueille sans dénier qu’il y a une cause sociale, mais en faisant valoir pour ce sujet la façon dont il est partie prenante de son symptôme. La cause de son mal être n’est pas seulement la famille, la société, la précarité économique, un problème de santé, mais tient aussi à une faille subjective inhérente au fait qu’il soit un sujet de l’inconscient. Ça me semble être la différence fondamentale entre l’approche du CPCT et les prises en charge du champ social : considérer que la faille qui contribue à la difficulté d’exister du patient lui appartient aussi et qu’il n’en est pas seulement la victime. C’est notre préjugé à nous. La force du CPCT est de montrer au patient qu’il peut avoir une prise pratique dessus. Ce n’est pas simplement une prise épistémique sur un savoir qui concerne l’inconscient. On nous oppose très souvent le fait de donner comme cause une discordance qui tient à l’inconscient et que cela n’aurait pas de débouchés pratiques dans la vie du sujet. Il se trouve, et c’est bien la merveille de la psychanalyse, que, reconnaître l’existence de l’inconscient et agir dessus, a des conséquences absolument pragmatiques sur le sujet. Au CPCT, on a l’occasion de voir cela assez rapidement. Faire en sorte que le patient ne se vive pas uniquement l’objet d’une difficulté qui tient à l’Autre, lui proposer de porter un regard sur ses propres aspirations morbides, sur ce qui fait sa propre déviance, lui permet de prendre en charge la cause de son malaise et d’avoir une action dessus. Cela ne dépend plus seulement à ses yeux de l’assistance sociale ou du bon vouloir d'une mère dépressive ou d’un problème de chômage. Je pense que c’est vraiment la perspective inédite du CPCT. C’est une prise en charge d’un autre ordre à partir du moment où on donne l’idée aux patients qu’ils ont une faille en eux mêmes à laquelle ils prennent part avec un certain goût pour la morbidité, ce que Lacan appelle la jouissance.

MC : Scansion, interprétation, maniement du transfert, silence, coupure,… y a t’il un acte analytique susceptible d’accélérer le tempo du traitement, surprendre l’inertie du sujet ou bousculer la défense et produire un changement de discours ?

Dominique Miller : Le CPCT vient après de multiples réponses qui ont été données par le champ social avec l’idée de réparer le sujet. Ce qui fait la différence n’est pas seulement l’écoute parce qu’il y a une écoute du côté de l’assistante sociale, du médecin, de l’agent pôle emploi,… C’est le principe qui soutient l’écoute du CPCT qui fait la différence, c’est à dire, l’idée qu’il y a un sujet supposé savoir du côté du sujet, pas simplement du côté du thérapeute. Le sujet supposé savoir, c’est déjà le sujet. Cette écoute particulière oriente le sujet vers un « tu peux savoir ». Ce n’est pas simplement le maitre thérapeutique ou social qui va te permettre de savoir ce qui fait défaut chez toi, c’est toi, tu es un sujet supposé savoir ton inconscient et ce qui fait la morbidité de ton symptôme. C’est tout à fait particulier à l’orientation psychanalytique du CPCT et c’est le premier acte psychanalytique. L’acte analytique vient à rebours des préjugés, c’est à dire qu’on ne participe pas à l’idée de la déviance sociale ou morale, cela ne concerne pas le CPCT, cela n’est pas son éthique. Son optique est au contraire de considérer qu’au-delà de la faute qui peut avoir lieu du côté de l’Autre, il y a une sorte de faute qui tient à un défaut de savoir du sujet sur lui-même. On peut peut-être parler d’une pédagogie de l’inconscient, si on accepte cette expression qui est une sorte de forçage, qui serait l’acte analytique à l’égard des patients du CPCT. Il s’agit de sensibiliser le sujet à son inconscient. On le sensibilise par la répétition : on répète au sujet que s’il se remet tout le temps dans la même situation de dépendance, d’impasse ce n’est pas seulement pour des raisons extérieures, mais c'est qu’il y a peut-être quelque chose de lui qui contribue à son mal être. Il y a évidemment la scansion qui est valable au CPCT au sens d’une ponctuation, d’une interruption sur la répétition du malaise ou sur un événement qui a pu avoir lieu dans la vie du sujet dont le patient parle. C’est différent de la répétition, où l’analyste répète un « regarde ce que tu fais, pourquoi c’est à chaque fois ce scénario symptomatique que tu choisis, dans lequel tu te retrouves ». La scansion, quant à elle, parie sur la surprise du sujet par l’arrêt, et sur un effet de retour sur lui-même. L’humour aussi est un acte analytique au CPCT, peut être parce que l’humour participe plus du champ social. Il y a un effet rapide de l’humour qui fonctionne bien au CPCT. On peut dire que l’acte analytique au CPCT se situerait entre la sobriété, la discrétion, mais aussi l’insistance, avec cette dimension plus consensuelle, plus solidaire. Il vise moins la révélation du réel qui peut être brutale dans une prise en charge courte au CPCT. C'est une différence avec la cure analytique, où l’amour de transfert installé de façon suffisamment puissante et durable permet de convoquer le réel de façon plus confortable sans trop prendre le risque de l’intrusion, de l’effraction et du coup de la rupture.

MC : Dans Mental n° 22, JAM dit que « l’expérience lacanienne, c’est un laps de temps avec supplément d’infini ». Comment entendez-vous cela et comment intégrer le supplément d'infini dans un traitement en 16 séances ?

Dominique Miller : C’est vraiment une très belle formule. Alors, le laps de temps au CPCT, c’est révolutionnaire ! C’est une prise en charge qui se veut d’ordre psychanalytique et au départ on dit que ça n’ira pas au-delà de 16 séances, ce qui est très court. Ce qui met d'emblée en cause le principe de l’infini, auquel Jacques-Alain Miller fait allusion, s'inspirant du texte de Freud « Analyse finie et analyse infinie ». C’est vrai qu’une psychanalyse est considérée comme infinie. Mais pas quand elle est lacanienne. La procédure de la passe rend compte du fait qu’il y a une scansion qui peut mettre fin à une certaine infinitude inhérente au travail épistémique de l’inconscient. Le traitement lacanien considère qu’il peut ponctuer le rapport de la jouissance au symptôme. Bien sûr, Il n’est pas question de cet ordre de ponctuation définitive au CPCT. Pour autant, quelque chose du CPCT va contre cette idée de l’infini. Le principe au départ des 16 séances maximum agit sans qu'on sache quel sera le savoir acquis du sujet sur la jouissance du symptôme, bien que ça se finisse. Mais alors où situer l’infini ? Le CPCT démontre que l’on peut se servir des principes psychanalytiques (le transfert, le sujet supposé savoir, l’interprétation, la scansion,..) sans pour autant prétendre à une psychanalyse pure qui doit durer. Je pense qu’on peut parler d’une « psychothérapie ». On n’aime pas le terme de psychothérapie car on ne vise pas le bien être, l’adaptation, la normalisation, on ne cherche pas à donner des conseils, à satisfaire des idéaux sociaux (aller au travail, réussir à l’école, être aimable avec ses parents, réussir sa vie amoureuse…). Ce sont les principes d’un grand nombre de psychothérapies. Le principe du CPCT est de permettre au sujet de rencontrer la dimension de l’inconscient dans son symptôme et grâce à cela d’entrevoir un réel. On peut prétendre à une sensibilisation à l’inconscient, à une souplesse subjective à l’égard de celui-ci. Tout le travail est de favoriser cette souplesse. Au CPCT, le consultant doit doser son acte en fonction de la capacité subjective du patient à entrevoir le réel. Il s’agit de savoir si on a affaire à un sujet qui va profiter de l’accès à la dimension du réel. Ouvrir la porte de l’inconscient à un sujet psychotique en 16 séances risquerait de le fragiliser, ou de le priver des quelques appuis imaginaires, identificatoires qu’il a trouvés dans son existence. Par contre, on peut proposer aux sujets névrosés d’entrevoir cette dimension du réel. S’ajoute à cela un dosage du temps qui est posé d’emblée comme limite, et qui met en jeu la dimension d’urgence : du côté du consultant, l’urgence de savoir en si peu de temps si le sujet est en mesure d’entrevoir la dimension d’inconscient, la morbidité, mais aussi l’urgence de l’y confronter. Chez le patient, l’urgence provoque une certaine précipitation, un rapport au savoir inconscient qui n’aurait pas été provoqué dans toute autre psychothérapie. Et puis il y a une certaine latence. On ne peut pas dire que chaque séance soit productive. Une résistance du sujet, un « je n’en veux rien savoir » qui fait que même si l’inconscient est entrevu, même si une brèche est introduite grâce à l’acte psychanalytique, il y a une forme de résistance du savoir inconscient qui est là et qui se tait, se terre. Il y a un savoir en souffrance, qui n’adviendra pas durant ces 16 séances. Donner la place à cette latence, cela contribue à l’intégration subjective de l’inconscient. Il y a un temps pour comprendre qui se signale par la résistance du sujet, c’est la marque que l’inconscient fait son travail et se fait savoir au sujet. Il y a donc du fini à cause de ce préalable des 16 séances mais aussi de l'infinitude : ce pari sur l’ouverture de l’inconscient. Le sujet va être averti de l’inconscient. Et alors la question de l’infini se croise pour les deux traitements, au CPCT et dans toute psychanalyse. On ne vient pas à bout de la jouissance propre à l’inconscient, on ne va pas liquider l’inconscient comme l’Ego psychology le croyait. Il y a du savoir qui permet de border cette jouissance au point de s’identifier à son symptôme comme à la fin d'une cure, mais ce n’est pas pour autant qu’à la fin d’une cure l’inconscient est vidé de substance ou de sens. L’infini c'est cette dimension active chez tout sujet qui a entrevu la solution d’en savoir un peu plus sur ce qui fait son être fondamental, sur ce qui fait sa vérité. Ainsi, après son passage au CPCT, le sujet peut refermer la porte et ça peut travailler en silence à son insu et se rouvrir, sans que cela se fasse nécessairement dans un fracas de rencontres du réel. Autrement dit, le CPCT donne l’occasion à un sujet d’entrer dans l’univers infini de l’inconscient et de pouvoir de nouveau le rencontrer quand il y sera disposé, soit pour des raisons internes subjectives, soit pour des raisons de mauvaises rencontres avec l’Autre.

MC : Entre le temps court du traitement au CPCT et le temps long d’une cure analytique, quelles différences ou similitudes de tempo ?

Dominique Miller : Dans la cure analytique, l’infini est dedans. Le temps long de la cure donne au sujet le temps de comprendre la dimension du réel, la morbidité du symptôme et d’avoir une prise sur cet infini de l’inconscient en construisant une forme achevée de bricolage symptomatique. Il faut du savoir sur ce réel pour pouvoir faire rentrer ce trou dans l’inconscient, lui donner une place en tant que trou, pas en tant que savoir. La cure analytique réalise un travail topologique : introduire ce réel dans le sujet comme béance subjective par l’instrumentalisation de son symptôme.

Au CPCT, l’infini est dehors. Il l'est de structure, car on n’est à priori pas familier avec son inconscient, on est dans un rapport d’étrangeté avec lui. Certes, le travail analytique au CPCT permet de savoir quelque chose de l’existence de son inconscient, mais pas de savoir le contenu de son inconscient. Apprendre la langue de la jouissance, c’est beaucoup plus long. C’est la raison pour laquelle les cures seraient interminables. Le CPCT permet de savoir qu’il y a en lui une langue de sa jouissance. Le sujet est averti, sensible à ses formations de l’inconscient. C’est peut être modeste mais c’est essentiel. Car cela donne l’idée au sujet qu’il existe en lui une perspective sans frontière, illimitée qui le rend discordant par rapport à lui-même et par rapport au champ social. Ce que propose le CPCT c’est de permettre une certaine perméabilité entre le réel de l’inconscient et le savoir de l’inconscient. C’est cela son action et ce n’est pas négligeable.


Francine Champion CPCT-Paris: J’ai souhaité, au nom du CPCT-Paris, vous interviewer, pour faire témoignage de l’expérience que vous en avez eue et de ce que vous en avez élaboré. Alors, ma première question serait : si on associe à la direction de la cure, c'est-à-dire, rectification des rapports du sujet avec le Réel1 et interprétation, comment cela peut il s’articuler dans les traitements brefs ?

Francesca Biagi-Chai: Il me semble que dans Les Autres Ecrits, Lacan parle de la rectification des rapports du sujet avec la réalité. La question qui est au départ du CPCT, telle que je l’ai toujours comprise et pratiquée, c’est le fait que le signifiant 'psychanalyse' existe dans le titre, dans le nom qui est donné et qui fait publicité dans la ville, dans la cité, dans le lien social. Il y a, au fond, une adresse qui fait que les personnes qui viennent ne le méconnaissent pas au départ. C’est déjà un point autour duquel peut s’articuler un transfert, qui peut être d’intérêt, de confiance, de curiosité, de méfiance… On pourrait décliner toutes ces approches à partir d’une question qui est un peu imaginaire au départ, comme tout transfert, et qui va aller saisir les raisons les plus disparates, voire les plus antinomiques pour interroger la psychanalyse, gratuitement de surcroît.
Ensuite, quand on rencontre un psychanalyste, que ce soit au CPCT ou chez soi, la rencontre va avoir des caractéristiques liées au discours analytique. Il ne va pas s’agir d’une conversation, d’un échange au « tu et à toi » même si parfois cela peut en avoir l’apparence puisqu’un analyste peut soutenir dans le semblant toutes sortes de positions mais il est orienté par le Réel. Ce qui fait qu’à un moment donné, quelque chose qui va échapper au sujet, une manière de parler, une question qui va apparaître en creux, paradoxale, voire anachronique : « Vous n’allez rien pouvoir faire, mais….Ce n’est pas en seize séances que je vais changer, cependant… » va orienter l’analyste.
Je me souviens d’un jeune homme de quatorze ans. « C’est ma mère qui m’envoie, je n’ai rien à vous dire, ça m’est complètement égal vos histoires… » Je lui dis : « Votre mère est là ? Elle vous a accompagné ? » « Oh bah non ! » « Alors, qu’est ce qui vous empêche de me parler ? » A partir de là, il a pu développer quelque chose et est resté un certain nombre de séances. Pourquoi ? Parce qu’à partir du moment où le psychanalyste est orienté par le Réel, le Réel est présent dès la première séance. L’analyste va soupçonner sa présence à travers quelque chose qui sera dit d’une certaine manière et va le faire apparaître. A partir de là, le sujet va être dans un rapport à lui-même, aux autres, à la réalité qu’il n’avait pas entrevu jusque là. Il va rencontrer un questionnement, une manière de parler, le fait de loger quelque chose que les autres rejettent par exemple, s’il s’agit d’un psychotique, quelque chose qui n’a jamais été ailleurs de cette manière là. L’intérêt qu’il va trouver à lui-même à ce moment là, va se développer.
Dans ce développement, ce que j’ai toujours soutenu, la fin, nous n’avons pas à la préjuger. Ce n’est pas parce que quelque chose s’arrête au bout de seize séances que l’arrêt du transfert à la psychanalyse a lieu. Le sujet va avoir un lien particulier au discours analytique qui excède l’institution. Donc, ce qu’on lui aura permis, ce sera de le rencontrer et de développer quelque chose de cette rencontre. Ensuite, il pourra faire une pause ou aller voir quelqu’un, aller voir un médecin analyste qui pourra lui faire des feuilles de remboursement. Parfois, ça résout un problème de manière immédiate ou suffisante. Là, se développe un nuancier immense de la fin du traitement au CPCT qui n’est en aucun cas la fin du rapport du sujet à la psychanalyse ou de la rencontre avec un psychanalyste.
Une chose est certaine, il ne faut pas viser la fin du traitement au CPCT comme fin. Il ne faut pas que ce soit une visée du psychanalyste. Il faut que ce soit quelque chose que nous avons à notre disposition. Seize séances. Donc, un travail se développe, on est pas obligé d’arriver à quelque chose, de terminer, d’ailleurs, ce serait contre productif par rapport au discours analytique, ce serait aller à l’encontre de ce que l’on souhaite proposer au CPCT, même si le sujet a pu rencontrer quelque chose qui le satisfait, qui lui convient à un moment de sa vie. Mais, il n’aura plus de crainte par rapport à la psychanalyse. Tout restera ouvert pour lui. On pourra l’aiguiller, il y a des possibilités. C’est ce que j’ai toujours défendu.

FC CPCT: Et, à votre avis, nommer le symptôme, dégager la demande, préserver la place du désir en seize séances, est-ce un pari impossible ?

Francesca Biagi-Chai: Non, puisque ce que je vous ai dit auparavant illustre ça. Il ne faut surtout pas prendre ça comme un pari qui devrait être terminé en seize séances. C’est plutôt un pari qui va s’ouvrir en fonction du sujet. On ne peut pas considérer qu’il n’y a pas d’après, quel qu’il soit, que le sujet s’arrête ou non. Ce qui est intéressant, c’est de considérer dans quelle perspective le sujet s’en va, davantage peut-être que ce qu’il a trouvé ici, bien qu’on puisse tout à fait le théoriser, vérifier cliniquement qu’il a trouvé quelque chose. Au fond, ce que vous posez comme question, c’est la dimension de l’expérience. Est elle compatible ? Complètement. Le sujet vient faire l’expérience de quelque chose dont on garde ouvertes toutes les questions purement analytiques. Pour ce qui me concerne, je n’ai jamais considéré qu’il y avait, d’un côté, le CPCT qui serait quelque chose « d’appliqué » et de l’autre, une psychanalyse qui serait différente. Absolument pas.

FC CPCT: A votre avis, soutenir un choix du patient, simplifier une de ses remarques, signaler une implication qui se déduit de ses dits, est-ce l’ordinaire du praticien du CPCT ?

Francesca Biagi-Chai: Je reviens toujours à cette question d’ouverture et de fermeture qui n’est pas sans rapport avec l’inconscient. Au fond, dans les premières séances, si on est orienté par le Réel, on aura bien l’idée d’appuyer sur certains points, de s’arrêter à certains moments et de ne pas, sous prétexte qu’il s’agit d’un lieu public de laisser le patient parler pendant trois heures pour ne rien dire. Donc toute la pratique analytique se déroule au CPCT comme telle.
Le fait que le patient soit prévenu au départ, c’est très important. Je me souviens. Je disais : « Nous offrons aux personnes qui n’ont jamais eu aucun rapport avec la psychanalyse la possibilité de se rendre compte de ce que cela peut être comme expérience. Evidemment, vous vous doutez bien qu’on ne peut pas éterniser une telle expérience, gratuitement de surcroît. » Parfois, il s’agit d’une première rencontre pour le sujet. Ensuite, il poursuivra ailleurs ou avec nous. Parfois, il s’agit d’un sujet psychotique qui est au bord d’un déclenchement, et là, nommer, soutenir un choix du patient, tout ce que vous avez dit, a une importance capitale parce que nous sommes les seuls qui savons retenir quelqu’un sur le bord d’un déclenchement. On peut faire la différence entre la défense de la psychose et celle de la névrose. Il ne faut pas très longtemps pour savoir si un sujet est du côté de la psychose ou pas parce que nous savons poser les bonnes questions. On revient toujours à la question des préliminaires. Ca vise à savoir si on est en train de refermer une question que le sujet ouvre alors que c’est un névrosé et de la transformer en psychose ordinaire. Et, s’il s’agit d’une psychose ordinaire qui est sur le point de se déclencher, il vaut mieux pour le sujet que quelque chose de son identité vienne là, continue à exister malgré le fait que peut-être le champ extérieur ou quelque chose de sa vie lâche. De ce point de vue le CPCT est vraiment un lieu formidable parce que, comme on a l’idée du Réel et que le Réel est présent dès la première séance, on se règle là-dessus. On obéit à un discours. Ensuite, on avance avec ce qui peut être plus ou moins entrevu, on ne se permet pas de laisser tomber le sujet, on l’adresse là où il faut car on fait excéder le transfert vers des collègues psychiatres tout à fait susceptibles de bien s’occuper du patient.

FC CPCT: On rencontre parfois des patients psychotiques qui ont un long passé thérapeutique…

Francesca Biagi-Chai: Oui, j’en ai rencontré de tels. Il faut être extrêmement prudent. Les patients qui ont une longue histoire psychiatrique et qui viennent néanmoins au CPCT, jouxtent souvent d’autres patients auxquels on a donné l’adresse du CPCT en leur disant que la psychanalyse va les sauver, qu’ils n’auront plus besoin de médicaments. C’est une catastrophe car on leur a fait une promesse, comme si la psychanalyse allait réparer le Nom-du-Père. Il faut savoir arrêter le traitement en douceur et limiter de la bonne manière la possibilité qui va être offerte dans le domaine de la parole en demandant éventuellement comment la vie était auparavant, pourquoi il vient et souvent, on s’aperçoit que le patient ne vient pas parce qu’il va mal mais parce que d’autres pensent qu’il peut aller mieux. Dans ce cas là, on rectifie surtout et on ne démolit jamais les transferts précédents. Je vais vous donner un exemple. J’ai reçu une femme de cinquante ans qui avait une AH et une vie de quartier. Puis, elle a rencontré les travailleurs sociaux qui la connaissaient et ont considéré qu’elle était encore jeune, sympathique. Ils ne comprenaient pas qu’elle ne soit pas comédienne, ce qu’elle avait toujours souhaité. Je la rencontre. Alors, elle commence par me dire qu’elle avait toujours voulu être comédienne mais qu’enfant, elle venait d’avoir eu ses premières règles et elle a été traumatisée. Une nuit, elle se lève pour boire un verre de lait. Son père était dans la cuisine et, elle fait le geste, il avait un sexe long « comme ça », en érection. Elle a tout de suite compris ce qu’il voulait et a fui dans sa chambre. C’était abominable. Elle a arrêté ses études et a décidé de venir en France avec l’idée d’y devenir comédienne. Une tante l’héberge. Mais un soir, elle se promenait dans le couloir quand son oncle a surgit avec « un sexe long comme ça », en érection. Traumatisée, elle ne pouvait plus rester là. Oui, elle l’avait bien vu. Dans les deux cas, c’était sous le pyjama. Elle est partie comme fille au pair, mais un jour, le père est arrivé avec « un sexe long comme ça », en érection. Là elle a évidemment arrêté et a rencontré un jeune homme qui lui a promis de s’occuper d’elle, que tout ça allait être terminé.
Et, effectivement toutes ces formes d’hallucinations ou allusions se sont arrêtées puisqu’il l’avait prise suffisamment en mains pour la mettre sur le trottoir. Elle s’est donc retrouvée très mal pendant des années jusqu’à ce que la psychiatrie s’occupe d’elle. Avec un petit traitement, elle a pu mener une vie de quartier. Je l’ai questionnée. Elle m’a dit comment elle faisait rigoler ses copines et la manière dont elle me racontait ça, me faisait rigoler aussi. Je lui ai fais observer qu’elle était un peu comédienne dans son quartier. Pourquoi allait elle renoncer à ça qui n’était finalement pas si mal ? Elle en a convenu et ça c’est arrêté là. On imagine les dégâts si nous avions cru faire mieux que les autres et en même temps, on voit ce qui nous guide par rapport à l’illusion que d’autres peuvent avoir. Nous savons que la liberté psychotique est mortelle. C’était une contre indication, mais elle a bien fait de venir puisqu’elle a pu retrouver sa vie qui la satisfaisait.
C’est ça qu’il faut avoir à l’esprit, c’est quelque chose qu’on récupère de ce qui va bien chez le patient tandis que ce qu’il a rencontré comme possible discours continue. C’est ça qui m’intéresse. C’est ma ligne de conduite. A partir de là, on n’a plus à se restreindre sur ceci ou cela. On est guidé par l’expérience, par le patient et ça montre bien ce que dit Lacan, que le psychanalyste est moins libre dans sa stratégie que dans sa tactique. Dans la stratégie, le transfert que l’on reçoit est exportable au-delà de nous, tandis que dans la tactique, on agit. Tout est dans les bonnes questions !


[1] Lacan J., Ecrits. p. 598.

Quand il s’agit de repérer les implications du sujet dans sa plainte, de souligner sur quoi il achoppe, de dégager les lignes de force de sa demande, de repérer la stratégie qu’il emploie et de savoir qui parle en vérité, une lecture rigoureuse et non hâtive de la logique du cas s’impose.

L’interprétation, si elle est opportune, est alors un « événement imprévu »[1], faisant partie de cette logique. Elle fraye, dès lors que le transfert est établi, la voie de l’inconscient.

Les interventions du praticien sont ordonnées à la singularité du sujet et non à un savoir préalable. Ainsi, le praticien, orienté par l’enseignement de Lacan, se garde-t-il de « compréhensions hâtives »[2] pour amener le patient à se détacher de ses identifications paralysantes ou des modes de jouir dans lesquels il se perd.

Entre rectification subjective et interprétation, la direction du traitement pointe les signifiants qui déterminent le sujet pour qu’il puisse entrer dans son histoire ou encore s’hystoriser,[3] comme l’écrit Lacan en jouant de l’équivoque entre histoire et hystérie.

Ce qui guidera l'interprétation ne sera pas « qu’est ce que ça veut dire ? », soit le sens qui affleure dans ce qui est dit, mais « qu’est ce que, à dire, ça veut ? »[4]

Si bref que soit ce traitement sous transfert, le pari est bien que le patient puisse appréhender, dans des effets de discours, la façon dont il est impliqué en tant que sujet dans la volonté de jouissance qui le tourmente.




[1] Miller J.-A., « Introduction à l’érotique du temps », Cause freudienne n°56, p.79
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981 p. 138
[3] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p.572
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, p.198