Actualité Cpct Paris Rendez-vous clinique Psychanalyse Association

Les rendez-vous cliniques
#2015-2016



Or, si le temps de l’horloge est le même pour tous, le temps d’élaboration et de cogitation du sujet, lui, dépend de la satisfaction qu’il tire de son symptôme. Le moment où celle-ci peut vaciller tient d’un impossible à calculer. Y a-t-il lieu de l’anticiper, voire de la provoquer, de sorte qu’elle lui soit révélée en 16 séances ? Y a-t-il un acte analytique susceptible d’accélérer ce temps pour comprendre ?
Nombre d’objections pourraient être faites à cette stratégie. À supposer que le sujet vienne pour comprendre, son temps d’élaboration est ce qu’il y a de plus subjectif ; est-ce le temps de l’inconscient qui est singulier et nécessairement propre à chacun ?
Mais, comme Jacques-Alain Miller le fait valoir dans son article sur l’« érotique du temps », l’expérience analytique contredit la thèse d’un inconscient éternisé, inusable. Pour cela, il faut distinguer le temps de l’inconscient du temps de l’expérience[1]. Le temps ne doit pas être considéré à l’image d’une ligne infinie. Le propre de l’expérience analytique, c’est que le mode passé du temps est actualisé par la présence de l’analyste. La tension entre transfert et temps remet en cause le postulat d’un temps incompressible. Dire que l’inconscient est pulsation temporelle, veut dire qu’il s’ouvre ou se ferme selon les modalités du transfert.
Ainsi, un effet de précipitation est à la discrétion du praticien. Le temps de l’inconscient n’est pas autonome par rapport à l’acte analytique, que celui-ci soit de l’ordre de la scansion ou de l’interprétation. Au CPCT, le praticien favorise cette précipitation en évitant de perdre du temps sur des questions secondaires, anecdotiques, mais en focalisant le discours sur un symptôme particulier considéré comme l’os sur quoi bute la singularité du sujet : on n’encourage pas une plainte qui se répète, inchangée pendant seize séances ; les sujets sont invités à changer de disque. Cette fonction de la hâte amène le consultant à ne pas trop jouer au secrétaire dont le rôle se limiterait à l’écoute. Au contraire, certaines interventions paraissent même intempestives, c’est-à-dire à contretemps ; elles relèvent d’un pari pris sur le temps et sur les possibilités du sujet à les recevoir.
À cet égard, j’ai parlé d’un raccourcissement du temps pour comprendre au CPCT. Cela impliquerait un bricolage du temps logique, un déplacement de la fonction de la hâte vers le temps pour comprendre, alors que c’est avec « la hâte à conclure »[2] que le concept est à la bonne place. C’est donc un coup de force. La fonction de la hâte au CPCT peut se justifier du fait même d’un transfert à l’institution. Comme si celle-ci n’avait pas à attendre les moments d’ouverture ou de fermeture de l’inconscient transférentiel, comme si on pouvait s’autoriser d’emblée à surprendre l’inertie du sujet, jusqu’à, selon les cas, « déranger la défense »[3].


* L’Hebdo-Blog vous propose ce flash tiré de l’intervention de S. Cottet lors du 2e Rendez-vous clinique du CPCT-Paris samedi 9 avril 2016, Un traitement qui compte, consacré au temps pour comprendre. Cette intervention de S. Cottet intitulée « Faut- il raccourcir le temps pour comprendre ? » sera publiée prochainement dans son intégralité. Par ailleurs, ce cycle sur le temps se clôturera le samedi 11 juin 2016 par un troisième Rendez-vous clinique – Comment ça s’arrête ? – qui portera sur le moment de conclure. [1] Miller J.-A., « Introduction à l’érotique du temps », La Cause freudienne, no 56, op. cit., p. 77.
[2] Cf. Lacan J. : « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée » & « Variantes de la cure-type », Écrits, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1966, p. 197-213 & 324.
[3] Cf. notamment Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’expérience du réel dans la cure analytique », enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de l’université Paris VIII, inédit.

J'ai eu l'occasion, au dernier congrès de la NLS, de témoigner d'une vignette clinique qui, me semble-t-il, donne un bon exemple de cet instant de voir:
J'ai reçu Chloé, 16 ans, suite à moment de crise suicidaire grave, une TS à l'eau de javel. Elle se présente avec un look terrible. Je lui dis après un bref silence Quel look!!! Elle répond : Je suis Metalleux. Je me lève et vais chercher mon Dictionnaire du Look 1. En le lui montrant, je lui dis moi j'ai le look Marie-Chantal car je dis toujours "c'est sympa". Je tente ainsi une articulation à la langue de l'Autre comme S2 en ayant dit oui à son S1 Look Metalleux, Look présentant le diable en nous et la tache noire. Le psychanalyste ne juge pas, il se fait a-ccueillant2 de ce qui de l'objet a semble envahir tout son corps dans une logique de défi ou de provocation. Le Look comme art d'apparition de présentation d'un nouage entre la jouissance du corps et la langue désarticulée à l'Autre, est un mode de jouissance qui se présente, là, en elle.
Elle qui était très triste et sombre, éclate alors de rire, surprise de n'avoir rencontré avant que des psy du centre de crise suicidaire qui ne lui parlaient jamais, attendant qu'elle parle. Elle se souvient ainsi de la parole du psychiatre du centre un peu agacé par son refus de lui parler:« Tu es fermée comme une huitre mais j'ai le couteau pour t'ouvrir.»

Votre vignette est précieuse : elle nous enseigne que, même s'il s'agit -dans l'exemple que vous donnez- d'une question de « Jook », l'instant de voir est scandé par un acte de l'analyste ... il ne se réduit pas à la perception.

Chloé avait été reçue dans ce centre de cnse à cause de ses fugues et TS qualifiées de troubles du comportement. Il nous a sernblé essentiel d'accueillir son Look au-delà de l'instant de voir cmnme un style de vie. C'est un point de vue éthique, celui de la psychanalyse, résolument attachée à la singularité de la réalité psychique et opposée à toute idée de norme préétablie.
Comment déchiffrer sa conduite et son Look si provocants ? Comment en situer l'enjeu au regard de l'éthique du bien dire ? Nous avons suivi l'indication que nous donne Lacan -en qualifiant la conduite du sujet de pantomime3- d'interroger les rapports précis de la pantomime3 et du langage.
La pantomime désigne d'abord la mimique dont on accompagne un texte, puis, plus largement, l'art de s'exprimer par le geste sans avoir recours au langage. Pourrions-nous faire l'hypothèse que le trouble appelé par le behavioriste trouble du comportement serait la pantomime d'un texte qui ne nous est pas connu, que ce texte serait à produire, clans un temps pour comprendre et qu'il s'agit là d'un « devoir" bien plus exigeant que celui qui vise un simple changement d'attitude ou de conduite, juste fasciné par la perception du visuel ?
La pantomime accompagne-t-eUe un texte inaccessible ou est-elle un langage ?
Si le sujet fait un signe par son contporternent, quel peut en être le partenaire ;i Le regard qui le surveille, l'évalue, le classe, ou un discours qu'il ignore ? De forclore la « chose psy ", les thérapies cognitivo­comportementaliste (TCC) qui visent le retour à l'ordre des troubles du comportement, s'en tiennent au corps comme supposé détenir un savoir en lui-même, tandis que la psychanalyse, en supposant au sujet un texte étayant sa conduite, soutient l'importance du temps logique de la psyché.
Le behavioriste, en s'alliant au discours du nrnître, prétend avoir de suite la solution, par exemple d'un couteau à huitre, pour faire entendre raison au causeur de trouble face à l'insécurité provocante qu'il promeut. Pour lui le causeur de trouble ne cause pas. Or le trouble de la conduite du sujet est sa réponse face à l'insécurité langagière qu'il endure depuis sa rencontre avec le trou de la signification de la langue. Il nous revient clone de saisir ce qui le fait agir, en l'aidant à trouver un lieu cl' adresse pour sa souffrance où élaborer sa propre formule, qui aura valeur de suppléance là où ce qu'il rejette c'est la formule de l'autre. Face à l'excédent de jouissance qui envahit son corps et le laisse hors discours, comme lien social nouveau à établir, à condition que le sujet rencontre le tranchant de la parole soutenu d'un acte analytique.


[1] Le Dictionnaire du Look, Paris, Robert Laffont, 2009, et le Lexik des cités, Fleuve noir, 2007, illustrent comment les jeunes traitent l'objet regard et l'objet voix en les élevant à la dignité d'un style nouant le corps pulsionnel et la langue.
[2] a-ccueillant soit accueillir la valeur de leur être d'objet a que certains jeunes mettent en avant souvent d'ailleurs de façon provocante tout en demandant le respect, soit respectus, qui veut dire porter un regard en arrière sur eux comme pour les distinguer, là où ils pourront calculer le point d'où ils voient une image d'eux les sustentant.
[3] Lacan, J., "La psychanalyse et son enseignement" in Ecrits, Seuil., p 451.