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Journée du CPCT - Paris 2016





      Si l'on peut parler de structure c'est avec cette réserve d'une incomplétude béante qui n'a rien à voir avec la structure mathématisable des structuralistes. C'est une structuration en acte, en mouvement, dynamique, prise dans des remaniements dialectiques incessants,  obéissant non à une temporalité physique mais à une temporalité logique dont Lacan a donné la formalisation avec le graphe du désir. Cette temporalité, pour jouer sur le binaire anticipation/après-coup met en évidence que l'inconscient du sujet recompose toujours le sens des signifiants, anciens ou nouveaux,  au fur et à mesure des expériences dudit sujet, et ceci aussi sous la poussée constante du corps pulsionnel. Précisons: plus particulièrement sous la poussée de l'affect corrélé à l'objet a, soit l'angoisse. Cette angoisse foncière de l'homme est le moteur inlassable de son ouverture, de son anticipation du "à venir", ce qui fait qu'il n'y a de sujet de l'inconscient, d' "inconscient-sujet", selon l'expression de Jacques-Alain Miller, que toujours incluant, si l'on peut dire, du devenir -  soit là une autre manière de formuler ce que Lacan a souligné à propos du futur antérieur. Si l'inconscient ne connaît pas le temps physique,  il suppose donc néanmoins le développement d'une dimension temporelle qui est le propre de l'effet d'angoisse dans le signifiant, ce que la clinique atteste à chaque pas.

    Cette temporalité logique du binaire anticipation/après-coup est déjà sous-jacente au raisonnement que Lacan développe dans l'enjeu du dilemme des trois détenus, donc bien avant bien sa formalisation du graphe du désir. Plus précisément, le point crucial porte ici sur le moment du passage du temps pour comprendre au moment de conclure, via l'instant de voir. Ce moment de conclure est nécessaire pour  couronner de succès  l'anticipation de la faveur accordée  par le directeur de la prison au détenu non seulement premier sorti, mais aussi à même de soutenir son acte en toute logique. 

      Ce moment décisionnel dans un tel dilemme est laissé à l'appréciation de chaque sujet  ce qui n'est pas le cas au CPCT. En effet, dans ceux-ci l'anticipation à l'oeuvre dans les traitements du CPCT implique que le moment de conclure est fixé d'avance - choix programmé et forcé pourrait-on dire. De surcroît cette anticipation est débarrassée de la rivalité, de la compétition avec les autres qui stimule intensément la hâte dans le temps pour comprendre en question. Il y a là deux différences qui clairement sont à même de rendre compte qu'au CPCT l'angoisse ne semble pas apparaître comme un affect qui accompagne le -ou les tous derniers- entretien(s).

   Ceci dit, la hâte n'est pas sans être présente mais le terme fixé l'allège de toute l'incertitude qui plombe le temps pour comprendre dans le dilemme des trois détenus. L'effet prévisible dans les calculs du sujet qui n'est pas dans un temps indéfini, celui d'une analyse, est que sa hâte peut se porter uniquement, pour le dire ainsi, sur ce qu'il vient soumettre à un questionnement avant de devoir suspendre celui-ci. Il y a là pour chaque sujet une ouverture à être moins précautionneux, à affronter plus directement ses précautions de discours, lesquelles ont toujours une fonction de procrastination pour faire attendre la mise "sur le tapis", et dans une bonne forme,  ce qui lui est difficile tant à livrer qu'à exprimer. Pour le dire autrement, la brièveté du traitement incite à une sorte de court-circuit de ces préliminaires que l'on observe dans les cures classiques et dont il semble que, à l'heure actuelle, qui est le temps de l'homme pressé, ils aient tendance à s'allonger - mais c'est une autre question! 

Est-ce que cette incitation qui, dans la hâte spécifique des traitements au CPCT, vient bousculer d'une certaine manière le temps pour comprendre au sens d'un désir de maîtrise  de la compréhension de ce que le sujet pense, et ceci comme préalable à la prise de parole, est-ce que cette incitation oeuvre pour une prise de risque plus grande dans la parole? C'est le cas semble-t-il, mais il convient de ne pas se méprendre: cette forme de liberté qui favorise le travail du déplacement dans les signifiants, ne peut que se circonscrire dans des limites qui, pour chaque sujet, varient et dont seule une analyse ultérieure pourrait rendre compte.

   Qui dit plus grande possibilité pour le sujet dans la liberté de parole, ou, pour le dire autrement, possibilité accrue de se lâcher, pourrait en déduire une ouverture plus grande à "l'inconscient éclair" ?Je précise que, pour ma part, j'entends ici cette expression, certes, dans le registre structurée  de la temporalité  déjà évoquée mais seulement comme manifestation spécifique, celle de l'événement inédit dans l'incidence  courante de l'énonciation inconsciente dans l'énoncé : lapsus et autres avatars de la parole, acte manqué, mot d'esprit, affects un peu discordants... Cette temporalité imprévisible vient, tel un contre-temps coupure dans le temps du discours conscient du sujet, faire irruption dans la fluidité discursive qui requiert la pensée du sujet. C'est ici le domaine des effets de sens du non sens, effets de sens qui ont une valeur de vérité quant à l'inconscient-sujet et qui ont en effet la temporalité de l'éclair avant de se consolider en signification réintégrant le continuum discursif. Alors, sont-ils plus présents, ces événements, dans une certaine précipitation de la parole au CPCT? Cela ne manquerait pas de  logique... mais nous n'allons pas là faire de statistiques?

Évidemment tout cela se présente différemment dans le champ des psychoses dans la mesure où la temporalité logique du discours est altérée au niveau du couple anticipation/après-coup, notamment en renversant l'articulation du lieu du code et du lieu du message. C'est ce que Lacan résume en disant que la réponse anticipe la question. En d'autres termes, la temporalité de l'inconscient, qui est le ressort de la dialectique opérante au niveau du discours comme questionnement, fait ici défaut pour que le praticien y trouve un appui  dans le travail d'élaboration du sens. La supposition de savoir est empêchée quand l'effet de cette altération vient briser l'ouverture de la question sur le déjà-là d'un savoir indexé de certitude, confondu donc avec la Vérité. Il est vrai que la forme question peut tout à fait apparaître chez le sujet psychotique mais le manque d'incidence d'une éventuelle réponse atteste que celle-ci était une fausse question. Notons, au passage, que ceci n'exclue pas le doute chez un tel sujet, mais il porte la marque de la certitude. Bref, l'analyste est convoqué, dans ces circonstances subjectives, à une autre manière d'opérer et Lacan en a déduit une position de celui-ci qu'il condense dans sa formule de "secrétaire". Ceci étant, le "secrétaire" n'est pas qu'enregistrement et de sa position il peut mettre en oeuvre les pouvoirs du signifiant en tenant compte de l'altération précédente et de ses incarnations cliniques. Ce maniement du signifiant par le praticien peut être très divers et n'est pas sans effet  avec un sujet du champ psychotique - observation générale qui n'est pas propre au CPCT.

Pour rester dans ce cadre une remarque s'impose concernant les sujets du champ précédent. Le traitement court n'est pas une contre-indication en soi. De fait, des effets bénéfiques peuvent tout à fait y survenir mais ils ont plutôt une caractéristique qui les distingue de ceux de la névrose: dans celle-ci,  ces effets ont un caractère  qui n'est pas sans une petite - je dis bien petite - marge de prédiction pour le praticien du fait même de pouvoir compter sur l'efficace de la temporalité logique dans l'après-coup de ses interventions calculées. Ce n'est souvent pas le cas dans la psychose où ces effets sont aussi peu anticipables que peut l'être un déclenchement. Cela tient notamment à un point, à savoir que faute de la structuration de la temporalité logique, les lois du signifiant comme tel présentent un caractère plus erratique en ce que le signifié, du fait de la défaillance de l'objet a, n'oriente plus le discours du sujet. Ce qui par contre est anticipable c'est l'absence d'effets quand l'identification de l'idéal du moi fournit au sujet une identité indivisible qui peut aller jusqu'à une certaine pétrification. C'est là un cas où le "secrétaire" doit le rester au sens de ne pas ébranler une telle identification... sinon il y aura des effets peu souhaitables.

Pour conclure, posons la question de l'éthique de la psychanalyse: que devient-elle dans le contexte de ces traitements au CPCT ? Cette question rebondit sur ce qui en fait sa pointe selon Lacan: le désir du psychanalyste. Le praticien est lui aussi pris dans la temporalité propre à ces traitements, moyennant quoi il est confronté de fait à une pression subjective, que peut renforcer sa propre subjectivation du lieu institutionnel où il opère, une pression donc, certes dans l’imaginaire, en termes de résultats, d'efficacité. C'est là le contexte d'une incidence possible sur le désir du psychanalyste dont il convient que ce dernier se déprenne, sauf à se retrouver sur le versant de la dérive de la furor sanandi. S'en déprendre c'est rester orienté par la guérison de surcroît. Voilà une  boussole d'autant plus utile que la dérive précédente trouve à s'appuyer sur l'effet suggestion qui est l'amorce du transfert sans pour autant que cette "articulation seconde" (Lacan) de la dite suggestion puisse véritablement, faute de temps, exercer son effet d'analyse. Si l'analyse du transfert analyse la suggestion qui reste , comme le dit Lacan, "l'équivoque de notre pratique", nous concevons combien ce défaut d'analyse dudit transfert doit trouver sa contrepartie dans la rigueur analytique à laquelle le praticien soumet son désir. Tout l'intense  travail au CPCT, en dehors des cures, est conçu pour servir cette exigence. Ces journées à venir en font partie.


L’éclair illumine la nuit ; il évoque à la fois la révélation soudaine et la fugacité. L’éclair et la foudre nous sortent quelques secondes à peine de notre nuit avec un effet de dévoilement et nous y replongent dans un monde qu’Héraclite se représentait comme obscur et mené par la discorde.

Dans le premier numéro de la revue La psychanalyse1, qu’il crée en 1956, Lacan traduit lui-même le texte d’Heidegger « Logos », où le logos est défini comme « la recollection primordiale du choix fait au commencement dans le lais originel » et encore comme ce qui se lit dans ce qui s’entend. La réflexion porte notamment sur cette parole du philosophe d’Éphèse (fragment B64) : « l’ensemble de tout (ce qui est présent), c’est l’éclair qui le gouverne (dans l’être de la présence) ».

En 1973, Lacan évoque à nouveau le philosophe présocratique de la façon suivante : « Il y avait des gens en un temps qui énonçaient ceci expressément que l’oracle ne révèle ni ne cache aucun sens, […] il met en signe.2» En signes, pas en signifiants. La différence étant que le signe n’appelle pas le sens, le manque-à-être mais la présence, l’existence. Un signe ne représente pas le sujet pour un autre signe.

Le titre choisi pour cette journée du CPCT, « L’inconscient éclair. Temporalité et éthique au CPCT », me paraît de nature à nous mettre en garde contre ce qui, dans le sens, fait glu. L’inconscient n’est pas le contraire du conscient, ce qui a chance de se produire dans les rencontres au CPCT, comme dans une analyse, n’est pas de l’ordre de la compréhension, ni de la communication, pas même de l’ordre de la production d’un savoir, c’est une rencontre. Une rencontre où la surprise joue son rôle : au CPCT, pour la première fois sans doute, la parole sera écoutée autrement que dans l’usage commun, par un autre dont la présence, c’est-à-dire le corps, est essentielle à la rencontre.

Freud l’avait le premier repéré : ce mode inhabituel d’accueil de la parole incite le sujet à déployer ses demandes et à développer un transfert. Et en général à se plaindre de l’Autre. En n’offrant pas de solution au manque-à-être, l’analyste n’en rajoute ni sur le sens sexuel ni sur le sens familial. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit muet comme une tombe. S’il sait cependant être assez économe de sa parole pour lui donner du prix et s’il sait répondre en jouant de l’équivoque qui déjoue le sens, il parvient par là à viser ce que Lacan finira par nommer l’absence du rapport sexuel, c’est-à-dire le réel. Même si le sujet n’en a pas « conscience », ce dévoilement – même infime – du réel, que nous nommons l’inconscient, aura opéré un bougé sur sa position dans le monde et, par là, modifié son destin. Pour certains, cela aura chance de se produire pour la première fois au CPCT.


[1] Heidegger M., « Logos », trad. J. Lacan, La psychanalyse, n° 1, 1956, p. 59-79, disponible sur internet.
[2] Lacan J., intervention au Congrès de l’École freudienne de Paris à La Grande Motte (2 novembre 1973), Lettres de l’École freudienne de Paris, n° 15, juin 1975, p. 69-80, disponible sur internet.

Pierre Naveau : Mon expérience au CPCT date maintenant. Elle date des débuts du CPCT-Paris. Le souvenir que j’en garde est celui d’avoir été confronté, de façon intense, voire brutale, à la dureté du réel. C’est sans doute trop dire. Mais, pour me faire entendre, je dirai que cette expérience m’a semblé pouvoir, parfois, prendre une tonalité « traumatique ». Pour ma part, au cours des deux années où j’ai eu une pratique au CPCT, je n’ai eu en effet affaire qu’à des cas très lourds. Il m’a fallu être très actif, c’est-à-dire, à chaque fois, intervenir par rapport à la réalité de la situation du patient. Dans la mesure même où le traitement était bref, il a donc fallu constamment agir dans l’urgence. Autrement dit, j’avais surtout l’idée qu’il fallait être très réveillé et se hâter vers un « moment de conclure » à chaque fois, bien sûr, différent.

A. H. P. : Dans son séminaire XXV, Le moment de conclure, Lacan souligne que « "Dire" a quelque chose à faire avec le temps ». Selon vous, remarque-t-on une modalité de "dire" spécifique dans les traitements au CPCT ?

P. N : En ce qui me concerne, pour les raisons que je viens d’évoquer, j’ai vécu la pratique au CPCT comme étant, à certains égards, très éloignée de celle qui était la mienne en tant qu’analyste. Il n’empêche, cependant, me fera-t-on remarquer, que l’expérience qui est celle du patient au CPCT est bien, comme dans une analyse, une expérience de parole. Certes. Mais le temps, qui est inhérent à la parole de ce type de patient, est un temps qui dépend essentiellement du réel de sa situation – un réel qui lui échappe et qui, par là même, lui semble être le plus souvent, disons, « menaçant ». Aussi la caractéristique de la position subjective des patients qu’à l’époque j’ai rencontrés au CPCT, était-elle celle d’un « sujet menacé », faut-il préciser, « menacé » dans son être-même. Son « dire », pour reprendre ce terme, s’en ressentait par conséquent, au niveau des affects et des pulsions et, ainsi, au niveau du « temps » propre à son énonciation. L’angoisse, dans cette configuration-là, était très intense.

A. H. P. : Pourrait-on dire, pour certains patients venus consulter au CPCT, que le traitement bref constitue un « instant de voir » ?

P. N : Mon idée, en fonction de ce que je viens d’indiquer, est que l’instant de voir est à situer, non pas dans la temporalité du traitement bref, mais dans celle de la séance. Dans le fond, un patient, qui s’adresse au CPCT, vient poser un problème et « demande » à ce qu’une solution soit le plus rapidement possible apportée à ce problème. Chaque séance donne donc l’occasion d’apercevoir – en un éclair ? – le point qu’il s’agit d’abord d’aborder. Lors de chaque séance, la partie est à rejouer, il faut, de nouveau, lancer les dés. La contingence du réel est aigüe. Le « temps pour comprendre » est réduit à son « trognon » ou, pour mieux dire, à sa pointe. Au cours de mon expérience au CPCT, j’ai eu le sentiment que, dans chaque cas, il y avait d’abord un point à traiter. Si j’avais à risquer une métaphore, je dirais que la clinique au CPCT n’est pas une clinique de la ligne, mais une clinique du point et, même, pour reprendre une expression utilisée par Lacan, une clinique du « point hors-ligne »1.


[1] Le « point hors-ligne » est un point qui, du point de vue de la logique, est un point paradoxal.

Philippe Lacadée : La cure est toujours une expérience de parole offerte à un patient souvent pris par une urgence qui le pousse à s’adresser à un lieu où il n’est pas sans savoir qu’il lui sera répondu vite et directement. Cela permet une connexion rapide au temps de l’impatience du patient et lui donne chance inventive de s’en saisir alors comme sujet : soit en tant qu’effet d’une parole enfin entendue car reprise dans la chaîne associative, soit en tant qu’effet d’un rapport à l’objet indicible qui, pour un temps, l’avait amené à se produire comme séparé de sa propre parole. C’est dans cette logique des opérations de causation du sujet que se pose –dans la hâte- l’indication de la possibilité ou pas qu’aura le sujet, soit de subjectiver une partie du nom de son symptôme, soit de saisir que l’objet de la pulsion qui le débordait de le confronter à de l’en trop, trouve enfin un circuit signifiant qui en trace un bord nouveau lui permettant d’en pacifier une part.

CPCT-Paris : Finalement, dans toute cure d’orientation analytique, l’analyste a à effectuer cette « manœuvre essentielle avec le temps 2 » si nous suivons Jacques-Alain Miller. Mais cette manœuvre, paradoxalement, suppose que le praticien s’affranchisse du temps chronologique : il n’a pas tant à compter le temps que l’employer.

P. L : Vous avez trouvé le mot juste : effectuer une manœuvre essentielle pour rendre lisible le temps logique à l’œuvre, seul temps permettant en acte d’opérer une extraction d’une jouissance. La question n’est pas tant de repérer l’impact de certains signifiants sur le corps que de saisir plutôt l’usage que fait le sujet de la jouissance nocive ou ruineuse, soit sa plainte ou sa souffrance dont il attend qu’on la mette en forme. Alors ici le temps s’emploie souvent -par la coupure- à trouver l’issue d’une plaie ouverte, comme la marque d’un éclair qui déchire et illumine en même temps. L’éclair qui illumine d’une lumière nouvelle ce qui obscurcit d’une noirceur son être, là où il se plait à en jouir. Le rapport à l’objet qu’il est pour lui-même trouve ainsi à s’appréhender d’une autre façon.

CPCT-Paris : C’est, semble-t-il, la condition pour que l’analyste puisse attraper la temporalité de l’inconscient, qui est celle de l’éclair…

P. L : Oui : c’est la surprise à entendre ici comme sur-prise, donnant une perspective nouvelle, le remettant dans une logique de l’inconscient qui se crée souvent dans ce temps des séances. Beaucoup s’aperçoivent ainsi qu’au sein de leur être, dans le plus intime de leur sentiment de vie, il y a peut-être une autre vie ignorée qui agissait à leur insu. L’insupportable -dont une part se supporte de la parole adressée à l’autre- trouve une issue pour ce nouveau-déjà-ancien qui était là en eux, à l’œuvre mais à bas bruit . Ce bruissement de la langue fait surgir souvent dans un éclair le bruit indicible du tonnerre de l’objet dont la pulsion viendra faire le tour en révélant d’une autre façon des signifiants précis plus ou moins pétrifiés.

CPCT-Paris : Freud, après avoir incité l’analyste à se comporter tout aussi hors le temps que l’inconscient lui-même, annoncera à l’homme aux loups « que le traitement devrait être terminé à une certaine date, quelque avancé qu’il fût ou non alors 3». C’est une manœuvre qui fera couler beaucoup d’encre mais que Freud légitime du fait de l’établissement du transfert.

P. L : La fin du traitement est proposée d’entrée au patient qui dès lors s’y trouve assujetti et établit un pari pour les deux partenaires de l’expérience. Les deux sont pris dans cette logique qui se trouve de plus scandée par l’élaboration dans le cartel clinique. Il s’agit dès lors de savoir prendre en compte le temps de l’ouverture à un sujet supposé savoir qui prend appui sur le consultant. D’ailleurs, qui est le consultant ? Est-ce celui qui s’adresse à nous pour nous consulter ou est-ce celui qui reçoit ? Un chose est cependant sûre, c’est que le sujet fait l’expérience -du fait du nombre limité de séances- que c’est la découverte des signifiants surgis du lieu de son inconscient mis en acte par l’épreuve de la parole qui lui ouvre la voie d’un nouveau lieu à consulter et qu’il peut, grâce à la présence d’un autre, une fois le temps du CPCT terminé, venir consulter de nouveau. Ce temps de découverte qui a surgi comme un éclair, peut alors se poursuivre ailleurs pour continuer à éclaircir le poids souvent obscur de ce qui faisait son destin.


[1] Freud, Sigmund, « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups) », Cinq psychanalyses, Paris, Presses Universitaires de France, 1993, p. 328.
[2] Miller, Jacques-Alain, « L’Erotique du temps », Cause Freudienne n°56, p. 71.
[3] Freud, Sigmund, « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups) », op. cit.

Hélène Bonnaud1 : C’est une donnée qui a une importance cruciale dans le maniement du transfert et dans la conduite du traitement. L’analyste est en charge de savoir ce qui est en jeu dans la demande du sujet et ce qu’il va faire consister dans la durée qui lui est donnée. Il y a un calcul de l’analyste qui reçoit la demande ou du moins une mise en tension entre la demande, le symptôme qui sous-tend cette demande, et la réponse en termes de traitement court. Si l’on prend comme perspective les 16 séances, il faut concevoir ce temps comme un premier aperçu. A l’issue de ces 16 séances, quelque chose émerge, un premier S1 se dégage, avec comme effet une amélioration symptomatique. Un apaisement de l’angoisse me semble être le résultat attendu au terme des 16 séances.

A. H. P. : « La psychanalyse change, ce n’est pas un désir, c’est un fait » souligne J-A Miller dans son introduction au Xème Congrès de l’AMP. Il est à noter que certains patients mettent en avant la dimension brève du traitement proposé au CPCT, comme condition de leur rencontre avec un psychanalyste, s’agit-il là d’un changement ?

H. B. : - Lorsque les patients le posent comme une condition de la rencontre avec un psychanalyste, c’est évidemment problématique. Le psychanalyste n’a pas à répondre à cette condition car une analyse n’est pas compatible avec un nombre de séances. N’oublions pas que le nombre de séances est ce qui prévaut dans les thérapies comportementales. Il y a là un malentendu. Les psychanalystes qui exercent au CPCT inscrivent leur acte dans ce cadre précis mais n’ont pas à le faire consister. Le CPCT est une offre originale mais on ne fait pas une psychanalyse au CPCT. On est entendu par des praticiens de la psychanalyse qui lisent les effets de la parole avec les concepts de la psychanalyse. Cela ne définit pas une analyse mais une lecture analytique de ce qui se passe dans ces rencontres.
D’autre part, que la psychanalyse change reste une question en débat qui interroge les pratiques de chaque analyste. La pratique du CPCT n’est pas exportable hors de son cadre de gratuité et de formation. C’est en quoi, le CPCT est une offre faite pour rencontrer un analyste, mais en aucun cas, pour faire une analyse courte ! Certes, on s’est sans doute emballé dans les débuts du CPCT en imaginant une cure rapide et efficace ! Mais c’était pour oublier à quel point le réel ne se réduit pas, ne se compresse pas pour prendre l’image du travail de César.
Ce qui change dans la psychanalyse, ce n’est pas le cadre (nous l’inventons pour chaque nouveau patient), c’est la façon dont on pratique l’analyse au XXI siècle. C’est là que se situe le changement. Certes, on s’est beaucoup plaint dans les médias, de la longueur des analyses, mais, n’oublie t-on pas qu’elle n’est longue que par « consentement » de l’analysant à la poursuivre ? Aujourd’hui, bien plus qu’autrefois, les analysants arrêtent leur analyse quand ils ont le sentiment qu’ils ont fait le tour de leur question et qu’ils ont acquis une certaine liberté dans leur vie. Le moment de conclure devrait s’ajointer à une satisfaction de savoir, un sentiment d’avoir aperçu quelque chose sur son désir, ou sa jouissance.

A. H. P. : Il est souvent reproché à la cure psychanalytique son caractère interminable, que dire, sur ce point, du « moment de conclure » d’un traitement bref au CPCT ?

H. B. : - Qu’une analyse dure longtemps ne signifie pas qu’elle soit interminable. Quand l’analyse dure au-delà du thérapeutique, c’est qu’elle prend un tour qui ouvre sur le désir de l’analyste, ou sur ce qui soutient ce désir dans l’analyse qu’on fait. Le sujet est toujours responsable de son dire et aussi de son propre transfert à la psychanalyse.

Cependant dans l’analyse, c’est la jouissance de la parole qui perdure. Celle-ci ne se réduit pas toujours tant la parole adressée au partenaire analyste est aujourd’hui plus qu’autrefois sans doute, une parole que la psychanalyse authentifie comme singulière, inouïe, juste, précieuse, jusqu’à atteindre au Bien-dire. Dans le monde actuel, on parle beaucoup, mais on ne s’écoute pas. L’analyse reste un lieu où la parole fonde un nouveau savoir et donne de l’être.

Quant au moment de conclure le traitement au CPCT, c’est le plus souvent un forçage. C’est une façon de capitonner l’arrêt des séances, même si on se sert des concepts comme « le temps logique » pour le formaliser. Dans l’analyse classique, le moment de conclure fait suite au temps pour comprendre qui est souvent celui sur lequel plusieurs tours sont nécessaires avant de conclure. Il y a plusieurs moments de conclure dans une analyse. A chaque fois, ça peut s’arrêter mais ça peut aussi ne pas… L’arrêt de l’analyse, dans ma propre expérience, s’est joué alors que j’avais renoncé à finir mon analyse au sens de trouver une fin qui me satisfasse. Et c’est précisément au moment où je ne m’y attendais plus que j’ai pu trouver la sortie et conclure par la passe.


[1] Hélène Bonnaud, est analyste membre de l'Ecole de la Cause freudienne (A.M.E).

Jérôme Lecaux1 : « Les rencontres au CPCT sont trop courtes pour se taire » disait Philippe La Sagna à Biarritz récemment. J’ai trouvé la formule percutante. Ce qui compte au CPCT, c’est que le sujet rencontre quelqu’un, quelqu’un qui puisse lui répondre, ou répondre de la situation. L’éclair, il est souvent côté praticien ; rencontrer un inconnu, se faire rapidement une idée d’à qui on a affaire pour orienter, répondre de façon adéquate. Repérer celui avec lequel il vaut mieux ne pas moufeter, ou reconnaître celui auquel il faudra au contraire dire quelque chose. Quelques fois, j’entends un signifiant qui insiste dès la première rencontre. Récemment, par exemple, une femme pour qui « l’alternance » posait problème dans tous les registres de la vie. A la fin de l’entretien elle m’a expliqué que quand elle avait allaité son fils, celui-ci ne pouvait se nourrir que d’un des deux seins, toujours le même…

A. H. P. : L’inconscient freudien ne connaît pas le temps, cependant, l’expérience de la cure analytique est, elle, liée en partie au temps. Qu’en est-il pour l’analyste praticien du maniement du temps lors d’un traitement bref au CPCT ?

J. L. : Le temps est avant tout lié au déroulement de la parole. Le temps vient de ce que pour dire quelque chose, on soit obligé de dérouler successivement les mots. C’est le temps de dire. Curieusement, je ne ressens pas les traitements au CPCT comme brefs. Il y a 16 séances, c’est une donnée de départ, c’est une contrainte formelle, il y a une intensité qui empêche la sensation de la brièveté. C’est un arbitraire qui permet qu’on s’y appuie. J’ai remarqué que la limite annoncée était pour beaucoup de sujets d’un grand secours ; il est plus facile de parler quand on sait que ça va s’arrêter. Et puis, bien sûr, les praticiens se servent du dispositif avec une grande liberté ; dans certains cas comme un limite absolue qui s’impose aux deux, praticien et sujet reçu, et dans d’autres cas, on asymptotise le suivi… Dans nos groupes cliniques je suis toujours ravi de l’inventivité des collègues.

A. H. P. : Séances courtes – traitements brefs : pourrait-on dire qu’il s’agit là d’une spécificité de la pratique lacanienne ?

J. L. : Une spécificité ? Je ne sais pas. Il y a d’autres types de thérapies brèves. Ce qui me semble spécifique c’est de se référer à l’acte. Ce qui détermine le temps n’est pas la quantité mais l’acte. C’est le temps d’opérer. La scansion s’introduit par la logique. Souvent un entretien au CPCT s’achève sur un dire. L’éclair que vous évoquiez c’est peut-être aussi la rapidité avec laquelle les sujets que nous recevons arrivent à se servir du dispositif. Cela ne cesse de m’étonner.

A. H. P. : C’est donc là que se situerait la "spécificité", dans le sens où il ne s'agit justement pas d'une thérapie brève qui prétendrait annihiler un symptôme, mais bien d'une brièveté de traitement qui, à l'occasion, en un éclair, surprend le sujet, le réveille, provoque une première entame de sa jouissance ou suscite son désir de poursuivre une analyse.

J. L. : Oui, tout à fait.


[1] Jérôme Lecaux, psychiatre et psychanalyste, membre de l’ECF, est un Analyste de l’Ecole en exercice. Il est actuellement directeur du CPCT-Lyon.