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Journée du CPCT - Paris 2015





Pierre Naveau : En lisant le livre d’Hélène Bonnaud, il y a effectivement deux points qui, pour moi, ressortaient.

Le premier, c’est que j’avais le désir de me faire une idée claire au sujet de ce que l’on peut bien entendre par cette expression : "le corps parlant". J’ai donc pris la chose au mot, pour reprendre le titre du livre d’Hélène Bonnaud. S’il est question du corps parlant, ça veut dire qu’une parole est en jeu. Une parole, c’est-à-dire quoi? Une phrase. L’articulation d’une phrase. C’est pourquoi j’ai mis cette idée à l’épreuve, en me demandant si, dans chaque cas dont elle traite, l’on peut effectivement extraire une phrase qui puisse être articulée, qui soit liée au symptôme et qui, en même temps, donne une indication à propos de ce qui aura été son histoire. Nous avons, dans son livre, l’exemple de cette jeune fille confrontée à une mère qui lui disait: «Mange!». Si elle-même, ensuite, s’est mise à manger et même à trop manger, – c’est ce dont elle se plaint et c’est pour ça qu’elle est venue voir un psychanalyste – c’est parce qu’il y a, à travers son corps lui-même, la marque d’une phrase qui ferait résonner ce "Mange !" Il suffit donc de lire le cas d’Hélène Bonnaud, pour entendre, me semble-t-il, que la phrase en question est «Tais-toi et mange!».

Le deuxième point, c’est quelque chose qui m’intéresse aussi beaucoup, c’est-à-dire la trace que laisse une parole dans le corps. Une parole blessante. J’avais beaucoup aimé le fait que Jacques-Alain Miller avait annoncé, à un moment donné, qu’il allait faire un exposé, lors d’un congrès de la NLS, sous le titre «le mot qui blesse»1. Car qui n’a pas eu affaire à ça ? Pour moi, c’est quelque chose d’essentiel. Une parole déplacée, blessante, peut vraiment déterminer une partie de l’existence de quelqu’un.

Il m’arrive de citer une conférence de Jacques-Alain Miller, publiée dans le n° 78 de Quarto sous le titre "Vous avez dit bizarre ?", dans laquelle il avait parlé de cela, de la trace que laisse dans le corps une parole blessante et qui détermine le destin de quelqu’un. Il avait utilisé une métaphore à l’époque. Il avait évoqué l’analyste comme devant trouver le moyen de lancer un antimissile ... Un antimissile, pour détruire, pour pulvériser ce missile destructeur qu’aura été cette parole blessante, de façon à que ce soit désactivé, parce qu’évidement il y a de la jouissance là-dedans.

CPCT-Paris : Et donc, ce corps qui répond, cette femme qui mange beaucoup, ça s’adresse à quelqu’un ou c’est sans adresse ? Et comment peut-on l’entendre ?

PN : C’est une bonne question. En effet, là, vous faites bavarder le symptôme, si je puis dire. J’ai extrait une phrase, mais votre question est toute à fait décisive, c’est-à-dire que ça peut se poursuivre. La phrase d’après, c’est peut-être " Je me venge en mangeant ". Elle pourra alors simplement remarquer dans son analyse que c’est à elle qu’elle fait du mal. Parce que, si elle prend du poids, elle risque de cesser d’être séduisante. Cela peut rendre sa vie amoureuse difficile.

CPCT-Paris : Il y a comme un point de création de ce symptôme et après on rentre dans le sens ?

PN : A condition qu’il y ait l’analyse. Là, ce que vous faites remarquer, c’est que le corps reste muet. Il ne lui est donc pas donné l’occasion de se faire entendre. Dans le cas de Roseline, là, c’est explicite. Elle est anorexique, elle vient voir Hélène Bonnaud pour cette raison-là et, chemin faisant, elle s’aperçoit qu’en effet, d’abord, qu’elle soit aussi maigre, c’est fait pour angoisser sa mère, et puis qu’elle ressemble de plus à une jeune femme qui serait prisonnière dans un camp de concentration. A ce moment-là, les choses s’éclaircissent. Elle avait tendance à ne pas beaucoup parler et qui a eu affaire à des parents qui étaient plutôt silencieux. Ils étaient tristes. Ils avaient été profondément blessés par la vie, parce que les leurs avaient été tués dans des camps de concentration. En fait, ce qui peut être reconstitué, c’est que – c’est l’hypothèse que je propose – elle montrait quelque chose comme un "Voilà ce dont vous ne voulez pas parler !" Elle dénonce ainsi obstinément quelque chose. Elle avait eu affaire à des parents qui avaient toujours le frigidaire rempli, mais les conversations étaient plutôt rares, là il n’y avait pas abondance de parole. C’est ça qu’elle dénonce de toutes ses forces. On en est là.
L’enjeu, en particulier dans une analyse, c’est d’arriver à saisir là où la jouissance se situe, parce que ça, c’est ce qui fait que ça s’enracine. Si on veut que ça se dissolve, il faut trouver le point de jouissance. C’est-à-dire quelque chose qui se présente comme étant plutôt indicible. Donc c’est avec ce réel justement que le sujet se débat dans une analyse.

CPCT-Paris : Est-ce qu’on parle plus du corps aujourd’hui, ou plus d’un autre corps qui n’est pas le corps imaginaire ?

PN : C’est déjà sensible dans le Séminaire de Lacan. Par exemple dans le Séminaire XX , il en parle beaucoup. C’est un peu simplifier les choses, mais enfin on avait l’impression qu’il y avait un écart entre le corps et la parole. En fait, ce à quoi Lacan en est arrivé, c’est à dire qu’il y a du corps dans la parole. Si vous prenez les choses simplement, c’est vrai que l’on sent bien quand quelqu’un parle, s’il y a de son corps dans sa parole, dans ce qu’il est en train de dire. L’on entend bien qu’il y est dans ce qu’il est en train de dire. Les intonations, la voix, le souffle, le rythme, tout ça, c’est important. Ça s’oppose à l’idée que le signifiant mortifie la vie, alors que, là, au contraire, comme il y a du corps dans la parole, c’est vivant, ça peut même être pulsionnel. A ce moment-là, on sent pourquoi chacun peut avoir son style d’expression, en fonction de son énonciation, etc.

Je crois qu’il y a quelque chose qui a changé dans le tout dernier enseignement de Lacan. Simplement, qui l’aurait remarqué, qui l’aurait saisi, s’il n’y avait pas eu Jacques Alain Miller pour attirer notre attention là-dessus Je crois que dans ses cours, dans ses conférences, il éclaire avec sa lanterne notre cheminement de ce point de vue-là. En plus, c’est à resituer aussi dans le contexte de notre époque. Le corps, il est en question beaucoup plus qu’auparavant j’imagine, dans les journaux, dans les magazines, et puis avec la montée en puissance de la biologie, même si le corps auquel s’intéresse la biologie n’est pas le corps dont il est question dans la psychanalyse. Il n’empêche que ce notre intérêt pour le corps parlant ne peut pas être séparé du contexte de l’époque.

[1] J-Alain Miller., " Le mot qui blesse ", exposé du 10 mai 2009 lors du congrès de la NLS sur L’interprétation lacanienne.

Serge Cottet : Le ça freudien suscite deux interprétations : est-il sujet ou objet ? Contre une tendance à l’objectiver chez les post-freudiens, Lacan l’a tiré vers le pronom :" c’est pas ça " ou " là où c’était ", donc dans un sens subjectif ; en même temps, au lieu d’en faire un réservoir de libido il déplace le ça vers la " réserve subjective " ; le lien au langage est donc maintenu" ; c’est le silence de la pulsion de mort de Freud. La tension de l’inconscient et du ça n’est donc pas celle de l’âme et du corps.
Aujourd’hui, on revient sur le corps comme substance jouissante depuis le Séminaire 20, Encore, et le commentaire qu’en a fait Jacques-Alain Miller. Le corps prend la place du ça comme réel ; il apparait alors que l’effet du signifiant sur le corps ne se réduit pas à la mortification"; l’objet a s’en exclue pour induire que ça jouit plutôt que ça parle, ou que là où ça parle, ça jouit. Le langage est noué à la pulsion comme appareil de la jouissance et non plus comme artifice grammatical. Cela est rappelé par de nombreux textes liminaires. Votre titre : " ça parle du corps " contient les deux acceptions :

- Le corps est pris comme référent : ce dont on parle ; le sujet a une plainte corporelle comme symptôme souvent explicite : ça parle éventuellement du corps de l’autre, de la mère, ou du partenaire.
- C’est aussi le lieu d’où l’on parle ; c’est du corps que ça parle"et c’est ce que le sujet ne sait pas. Il ne sait pas qu’un mode de jouissance du corps, certes inconfortable, est impliqué dans sa parole.
Le CPCT est un laboratoire à cet égard puisque de nombreux sujets viennent avec un symptôme somatique qui n‘a pas été traité ailleurs ou bien traité sans résultat : eczéma, hypocondrie, douleurs corporelles.

De plus, nombre de sujets présentent un symptôme psychotique avec des sensations corporelles étranges, cause d’angoisse, comme un débordement par rapport à l’image narcissique ; le corps fuit, se détache du sujet.

CPCT-Paris : Pour prolonger la question précédente, de quel corps est-il question"?

SC : Bien entendu il s’agit du réel du corps qui n’est pas forcément accordé au fonctionnement de ses organes. On est sensible à la tension du corps et de l’organisme c’est à dire à tous les symptômes qui divisent le corps, le parasitent, franchissent les limites de l’image et sont ainsi hors corps. La triplicité RSI nous oriente vers le réel en tant qu’il est soustrait aux effets d’une rhétorique comme celle qui est à l’œuvre dans l’hystérie. Ce paradigme de la clinique classique aborde le corps par le morcellement que le signifiant y introduit : coupures, trous du corps à l’origine des pulsions, mettant en fonction les surfaces du corps"dans une anatomie imaginaire. Restons sur l’image ; il arrive que l’imaginaire de la beauté toujours très présent chez les sujets féminins"réponde à d’autres fonctions que l’esthétique, notamment celle de faire tenir un corps. " Je ne suis pas beau ", disait un patient mélancolique après une radio"; il fallait comprendre «"pas beau à voir » car son poumon avait, croyait-il, disparu. On est confronté aussi au corps vide, au corps sac, ensemble vide ; un corps à coté de ses organes, non affecté par la coupure signifiante qui a nourri la spéculation deleuzienne autour du " corps sans organes " (cf. le commentaire topologique de Jacques-Alain Miller in Lacan Séminaire 23, p 214). Ces distinctions s’imposent pour décider si un sujet " déprimé " parle de ses états d’âme ou parle plutôt de son corps en train de disparaître.

CPCT-Paris : Dans l’article " Pornographie : censure du langage " [Hebdo-Blog n*20], au " silence, on jouit " du hard sex où la parole est le seul interdit, vous opposez " l’ascèse analytique " et vous terminez par " le corps n’en parle que mieux ". Pourriez-vous nous préciser ce que vous entendez par cette dernière phrase ?

SC : Je dis que dans le porno une censure de la parole est la condition de l’animation sans frein d’une jouissance automatique. À l’inverse lorsqu’on donne au sujet la liberté de tout dire dans l’association libre, l’expérience d’une incompatibilité de la jouissance avec la parole lui est offerte et c’est justement ce qu’il supporte le plus mal. Le corps en subit une certaine animation"; retour du refoulé ? C’est l’idée des post freudiens": la frustration de la pulsion fait parler. Ce qui est frustré de la pulsion fait retour dans la parole sous les espèces de la plainte et de la demande. Mais il y a plus": à savoir un retour de la satisfaction dans la langue elle même, une jouissance de la parole qui ne s’adresse à personne. Le langage lui même se corporifie ; produit distinct de l’effet sémantique du signifiant. Ainsi, mouvements, bruits divers, accompagnent l’énonciation telle une basse continue"; le langage " corps subtil " dit Lacan dans les Écrits, préfigurant la lalangue. La parole " prend alors une fonction phallique-uréthrale, érotique-anale, voire sadique-orale " (Écrits, p.301). La parole devient objet non seulement imaginaire mais réel, " ravalant sous plus d’un aspect la fonction du langage " ; notamment dans le silence où l’inhibition trahit l’érotisation de la parole. À cette liste j’ajoute l’érogénéité respiratoire, mal étudiée selon Lacan, manifeste dans le spasme (Écrits, p. 817).

CPCT-Paris : Dans le même article vous évoquez la jouissance hors corps dans le porno. De quelle sorte de jouissance parlez-vous ?

SC : Je parle de la jouissance phallique ou plus exactement de la jouissance du phallus. Lacan fait remarquer que ce n’est pas le porteur du phallus qui jouit mais le phallus ; jouissance hors corps en ce sens éventuellement dysharmonique au corps. Il n’y a qu’à voir la tête que font les acteurs masculins du porno, absolument sans expression, sans joie, en service commandé, non pas seulement parce que ce sont des acteurs nuls, mais parce que toute satisfaction autre que celle de l’organe est exclue.

CPCT-Paris : Dans sa présentation du thème du Xème congrès de l’AMP " L’inconscient et le corps parlant ", Jacques-Alain Miller rappelle que pour Lacan l’inconscient structuré comme un langage n’est qu’une élucubration de savoir sur lalangue et, précise-t-il, lalangue du corps parlant. À votre avis que signifie cette expression " lalangue du corps parlant " ?

SC : L’inconscient et le corps parlant, l’expression est d’abord à dissocier de toute approximation concernant " l’expression corporelle " langage du corps etc., vieille lune de la communication préverbale où l’on vise un langage expressif voire originaire. Rappelons que la clinique déchiffre le symptôme somatique à partir d’une écriture et non d’une expression immédiate de l’émotion. C’est l’effet d’un court-circuit faute d’une élaboration symbolique comme dans la psychosomatique où le symptôme n’est justement rien de moins qu’expressif ; le corps est prisonnier d’une écriture qui ne dit rien à personne, d’où la difficulté de son interprétation si l’on reste fixé sur le paradigme de l’hystérie. Pour l ‘élaboration de ce syntagme je vous renvoie au cours de Jacques-Alain Miller sur la " biologie lacanienne " qui contient les prémisses du corps parlant ; y sont décrits les tournants de l’enseignement de Lacan sur la corporisation des concepts et notamment l’effet corporel du signifiant opposé à son effet sémantique, ce qui introduit à une nouvelle clinique du corps (La Cause freudienne N° 44). Le problème concerne un corps qui jouit pour lui-même de la matière langagière et ne communique rien. On dit d’un corps qu’il " se jouit " pour le distinguer de la jouissance phallique et de tout ce qui du langage vient seul ; hystérie comme refus du corps à suivre l’effet du signifiant maitre et non comme complaisance somatique.
Si l’on convient d’une prise en masse du langage sur le corps c’est tout le programme des pulsions qui est à revoir puisque d’une part la pulsion freudienne est articulé sur l‘Autre : se faire bouffer, se faire voir etc., et d’autre part la jouissance n’est pas nécessairement localisée dans les objets refuges, objets a. C’est tout le corps qui s’appareille à la langue. Le CPCT permettra certainement de traduire en termes cliniques cette avancée. On pense à l’autisme et à la psychose, mais d’autres symptômes sont concernés. Il existe des maladies graves déclenchées par un affect traumatique tel un deuil. Quelque chose empêche la dialectique de l’inconscient d’opérer. C’est l’échec du deuil mais sans mélancolie. Le corps malade inscrit les causes de la mort d’un proche. Le sujet ne s’identifie pas au mort mais au vivant quoique malade. Une variante sur le paradoxe lacanien de l’Autre qui n’existe pas"et qui cependant a un corps. Ici ça parle du corps de l’Autre qui n’existe plus.


Éric Laurent : Le titre de la journée du CPCT c’est " ça parle du corps ". Disons que le titre comporte déjà un paradoxe. Vous dites que l'accent est mis sur le ça pulsionnel. C'est tout le problème de la pulsion freudienne. La pulsion freudienne est un paradoxe puisque pour la pulsion freudienne il y a à la fois une partie, le quantum libidinal, plus une représentation de mot, et tout le problème, c’est : qu'est-ce qui fait tenir ensemble la représentation de mot et le quantum libidinal ? Ça c'est le mystère et c'est pour ça que Freud disait que la pulsion, c'est un mythe. Et c'est le mystère que Lacan n'a pas cessé d'explorer, pour essayer de remplacer ce mythe pour trouver une façon de rendre compte en raison de comment tient ensemble ce qui est la jouissance et ce qui est le système de l'Autre. Et il a essayé plusieurs façons, n'est ce pas, de penser cette question qui est le contraire de l'évidence. De même ses recherches ont abouti à penser que le terme d'inconscient freudien est beaucoup trop dépendant des présupposés sur la conscience et que par ailleurs l'inconscient impliqué dans l'expérience psychanalytique n'a rien à voir avec l'ensemble des processus dits inconscients dont nous n'avons nulle conscience, comme nous n’avons nulle conscience en général du fonctionnement du corps. Nous n’avons à peu près aucune idée de comment fonctionne notre corps. Au contraire les neurosciences n'arrêtent pas de mettre au jour comment fonctionne le corps, de quelle façon nous n'avons pas la moindre idée, mais l'inconscient freudien en tout cas n'a rien à voir avec ça. Il a à voir avec justement cette façon dont la langue, elle, a impacté le corps en produisant l'effet jouissance, ce qui est autre chose. Alors, de même que Lacan est amené dans son dernier enseignement à essayer de remplacer l'inconscient par quelque chose d'autre (le parlêtre), qui est plus adapté à ce qu'est la pratique de la psychanalyse, de même il est amené à remplacer la pulsion freudienne par le lieu de la substance jouissante qui va être finalement le corps lui-même. Donc, c'est une sorte d'identification, si l'on veut, à la fin, du ça et du corps. C'est tout le corps qui est le lieu où s'inscrit cette substance jouissante.
Je pense que justement, les travaux du CPCT vont pouvoir, sur un certain nombre de cas, faire valoir notre approche de la question. J'avais, dans la série de lectures lacaniennes à l’ECF, dégagé ce qu’il en est de «"parler la langue du corps"». C'était évidement aller à l'envers de toutes les niaiseries qui nous assaillent tout le temps sur le thème "écouter son corps" car nous sommes abreuvés précisément dans le déficit des discours idéaux, dans la montée au zénith de l'objet a, dans disons la fin des grands récits etc., nous sommes abreuvés par le retour des discours de sagesse ou de l'hygiène médicale puisque maintenant du point de vue de la biopolitique, la gestion de la santé des populations devient un des enjeux majeurs des États qui, y compris pour équilibrer leur budget, doivent avoir une population en bonne santé sinon c'est la faillite. D'où d'un coté les discours de sagesse : " écouter son corps ", " méditer ", " faites du yoga ", … " ayez une pratique de vie " ; de l'autre côté le système d'État et sa prévention : " empêcher les gens de fumer ", " éviter à ce qu'ils fassent des cons sur la route ", etc., les empêcher de se tuer de toutes les façons, lutter contre la pulsion de mort à tous les niveaux. Dans tout cela, "écouter son corps" est un argument mis en avant. Et de l'autre côté le narcissisme triomphant, le corps parle, avec photos des corps dénudés à toutes les pages, et qui captent, hypnotisent l'attention des sujets. A contrario " parler la langue du corps " dans la perspective du dernier enseignement de Lacan, c'est aller aussi contre la perspective du premier Freud qui considère que spontanément le symptôme hystérique parle, que le corps parle, n'est-ce pas : c'est dans Dora, il y a d'abord le moment où le symptôme se met à parler. Tout cela est mis en question dans la perspective de la langue du corps en tant que le corps est substance jouissante, et c'est mis en question à partir de l'autisme du symptôme, version Joyce, c'est à dire": ça ne parle pas, ça jouit. Ça jouit précisément sans parler, ça jouit hors sens, et il faut le dispositif analytique, le plongement dans le sujet supposé savoir pour que ça se mette à parler"; mais c'est certainement pas le statut originel d’un symptôme, perspective ultime, qui parlerait. Donc, dans la perspective de son dernier enseignement, Lacan dynamite la première notion du symptôme hystérique qu'a donnée Freud d'où la surprise. Lacan distingue le symptôme et le symptôme hystérique - le symptôme hystérique n'est que symptôme de symptôme - en retravaillant le fait que Freud fait du symptôme hystérique une identification au symptôme de l'Autre, n'est-ce pas… Dora, son symptôme d'aphonie dérive du père selon des règles précises etc., donc symptôme de symptôme. Enfin, en tout cas, disons il faut une opération de passage par l'Autre pour que le symptôme se mette à parler, sinon il est silencieux. Et, c'est là, tout le paradoxe qu'il faut déployer. Faire entendre en quoi le symptôme en son fond est silence et en quoi notre pratique consiste à le faire parler, mais le faire parler dans une perspective d'une parole créationniste. Cette nouvelle perspective renforce les accents mis dans la pratique psychanalytique sur l'aspect création de l'opération psychanalytique.

BJ : Lacan dans le Séminaire VI"dit : " là où ça parle dans la chaine inconsciente le sujet ne peut se situer à sa place, s’articuler comme Je ". Cela a t il des conséquences au niveau du corps du névrosé ?

EL : Ça a des conséquences au niveau du corps et du névrosé, et du psychotique et du pervers, et de tout ce qu'il y a entre toutes ces catégories et de tout ce qu'il y a entre le ciel et la terre, qui est beaucoup plus grand que nos petites cases peuvent même le penser. Ça a une conséquence sur le corps tout à fait fondamentale. De même qu’il n’y a pas de " Je " qui puisse, disons, prendre en charge, penser la jouissance, il n’y a pas, pour la jouissance, de lieu qui puisse la prendre en charge comme une positivité. Le corps comme tel ne peut pas se saisir lui-même, tout comme le sujet ne peut pas se saisir lui-même. Quand il jouit, il s’évanouit. Le corps, quand il éprouve la jouissance, ne peut se saisir. C’est pourquoi Lacan fait du corps un ensemble vide et que dès Radiophonie - c’est pour ça que j’ai commencé mes " lectures lacaniennes " à partir de Radiophonie - dans Radiophonie, il note que la sépulture est, peut on dire, l’imaginarisation symbolique de ce point de réel. Il dit que l’antique sépulture est une façon de présenter la moderne logique des ensembles, où on a d’un côté l’armature du squelette, dit-il, comme ensemble vide, et de l’autre côté les objets qui sont disposés autour pour la jouissance du mort, qui viennent comme autant de sous-ensembles de la jouissance, qui veulent rentrer dans le corps. Mais le corps comme ensemble vide. Puisque, justement, quand il jouit, le corps ne peut se saisir lui même. Donc, on peut le noter, par contre, comme ensemble vide. A la fois zéro, et pourtant ensemble vide dont le cardinal est un. Donc, Lacan se sert de cette opération fondamentale de la logique moderne qui est qu’il est possible d’ajouter au monde des entités par l’écriture, en les notant. Et c’est à partir de la considération de la notation du corps comme ensemble vide, d’une écriture comme telle, qu’il va penser le rapport entre ce qui vient s’écrire de la logique de la jouissance et ce qui est par ailleurs le signifiant. Il y a une tension, on voit, entre ce qui est d’un côté le signifiant, le S barré, qui là encore, est l’écriture de ce qui ne peut avoir de place dans le discours - et le corps qui est lui l’écriture de ce qui ne peut avoir de place dans l’écriture de la jouissance. On le note en tant qu’absence.

BJ : De quelle façon " le symbolique tient (il) au corps " ? Ou comment " le corps fait (il) le lit de l’Autre " selon Lacan ? J.-A. Miller parle également " d‘emprise du symbolique sur le corps ". Pouvez vous nous expliquer de quelle manière cela se passe ?

EL : Alors, comment est-ce que, justement, le symbolique tient-il au corps? Le symbolique tient au corps précisément dans cette tension-là. Le corps, à la fois se note comme ensemble vide, et il est en même temps le lieu de l’Autre la surface d’inscription de la jouissance comme trou. La jouissance en elle-même n’est pas inscriptible autrement que par les trous. C’est pour ça que Lacan prend les termes d’impact, de trouma, de notation de ce qui fait trou sur la surface. Ce trou avec des bords, est ce qui permet de reprendre dans une logique à la fois plus compliquée et plus précise, ce qui était la zone érogène freudienne, que Lacan très tôt a ramenée à une logique de bord. Mais c’est beaucoup plus précis de saisir la jouissance à partir du trouma ou de l’inscription des trous comme parcours sur une surface, que de partir avec S barré, pour ensuite compliquer avec petit a, Puis par la suite on a, avec les noeuds, une notation plus exacte pour situer une certaine manipulation possible de cette logique jouissante. Manipulation au sens de ce que les noeuds permettent effectivement de penser l’articulation des trois consistances RSI. Le problème c’est comment est-ce que la consistance symbolique, disons, la corde, la consistance elle-même, va s’articuler autour du trou. Donc, le symbolique tient au corps en tant que le corps est inscription de l’ensemble vide, et que par contre le symbolique, lui, est consistance. C’est une consistance qui va cerner ce trou. C’est pour ça que Lacan dit que l’articulation du corps et des différentes consistances RSI se fait par les dit-mansions. Les trois dit-mansions, les trois modalités possibles consistances RSI se fait par les dit-mansions. Les trois dit-mansions, les trois modalités possibles de ce qui est un dire dans les trois consistances RSI, permettent d’y plonger le corps, le corps en tant qu’il se note comme trou autour duquel ces consistances viennent, disons, s’accrocher, tourner. Donc prenons l’expression de Lacan, " comment s’accroche le signifiant au corps ". Après qu’il ait produit une écriture qui isole et note le corps distinct des sous-ensembles de jouissance, cet accrochage, c’est tout l’enjeu de ce qui est déployé dans le Séminaire XXIII : Lacan y propose, en effet, dès la première séance, une modalité de comment on note l’ensemble vide, le un, le deux, comment on passe au trois, et comment ainsi le corps se trouve articulé au symbolique lui-même, à l’imaginaire et au réel

BJ : Jouir, se jouir, être joui, on ne peut penser cela sans la participation du corps ; dès lors qu’entend on par " jouissance hors corps " ?

EL : Est-ce qu’on peut jouir sans le corps ? Tout à fait, mais le seul problème, c’est que “le corps se jouit”. Entre guillemets, puisque c’est une expression de Lacan, qui généralise ce qu’il avait dégagé de la logique pulsionnelle freudienne. Le " se faire ", avec déclinaisons, etc, d’un mouvement profondément hors l’Autre. A partir du moment où on dit " le corps se jouit ", la jouissance du corps elle-même peut être qualifiée, entre guillemets, " d’autiste ", puisque c’est un sens " d’autisme " particulier, dérivé des usages post-bleuleriens dans la psychanalyse. Mais cette jouissance-là se distingue de la jouissance qui, elle, vient déranger le corps, la jouissance dite phallique. Et comme Jacques-Alain Miller nous l’a fait voir dans sa conférence de présentation du Xème congrès de l’AMP, ce que va proposer Lacan dans son dernier enseignement, c’est de dire qu'il y a la jouissance du corps qui se jouit, et il y a une jouissance, aussi, de la parole, qui est autre que la jouissance du corps. Cette question de la jouissance de la parole va interroger la reprise de la sublimation freudienne dans le concept d’escabeau, mais c’est une jouissance qui est distincte de celle du corps. Et, Jacques-Alain le dit très bien, la logique de Lacan c’est de dire que la logique phallique va être identifiée à la jouissance de la parole ou de l’escabeau, dans la mesure où sa propriété fondamentale est de déranger le corps qui se jouit, et qui aimerait à savoir le moins possible de cette jouissance qui le dérange.
A ce moment-là nous avons précisément l'articulation entre la jouissance du corps et la jouissance hors-corps, qui peut être interrogée à partir de l'escabeau, la jouissance phallique. Et l'articulation des deux est l'enjeu de la nouvelle logique de la jouissance, donc ce sont deux régimes différents. Et qui permettent de reprendre, ce que Lacan avait appelé, n'est-ce pas, le paradoxe attaché à l’objet petit a. En effet on avait les objets petit a freudiens, liés au corps, à savoir le sein, la merde, etc… Mais ensuite, le problème est que ça s’étendait. C'est-à-dire que par exemple, pour Freud déjà, l’objet anal c’est la merde mais c’est aussi l’argent, tout le système des échanges. Le système capitaliste dans son ensemble est un système de merde, d’accumulation de la merde, de son traitement, de son effondrement, de son évacuation… Quel est le rapport"entre ce hors corps des flux d’argent et l’articulation au corps"? Donc, déjà, nous avions toutes ces questions posées par l’extension du système des pulsions freudiennes, qui, par niveaux d'équivalence successifs en venait à prendre toute la civilisation dans un processus pulsionnel qui était parfaitement hors corps.
Lacan a accentué ça, puisque entre temps, il y a eu Marx qui a appris qu’il y avait le " fétichisme de la marchandise " et qu’on jouissait beaucoup des objets extérieurs en effet… Donc, Lacan a compliqué, il a dit que les bagnoles étaient de fausses femmes et pas du tout du phallus. C’est autre chose. Il a compliqué un peu toute l’affaire en accentuant les questions d’articulation du hors corps et du corps. Déjà pour l’objet (a), avant d’arriver aux nœuds qui permettent de mieux saisir cette articulation, il avait appelé ça " la marge d’extériorisation de l’objet (a ) ", donc l’idée qu’il y avait aussi un côté tout extérieur. Eh bien voilà aussi des choses, me semble t-il, qu’on peut aborder maintenant dans les cas et les Journées du CPCT pourront faire valoir certains paradoxes et certains points. Alors, vous me disiez :

BJ : Pensez vous que le temps resserré des traitements au CPCT favorise ou restreint les modalités opératoires de la parole ?

EL : Je pense qu’il ne favorise ni ne restreint. Nous introduisons un usage en effet particulier du temps dans la modalité CPCT, bien qu’il y ait une suite après le CPCT et que les gens arrivent avec une histoire avant. Il faut aussi prendre en charge ce qu’il y avait avant et ce qu’il y aura après. Incontestablement, ce qu’on introduit avec le CPCT, les traitements de courte durée, nous ne sommes pas les premiers dans la psychanalyse à réaliser des choses comme ça. Depuis l’Institut de Berlin dans les années trente, il y a eu dans le mouvement freudien d’abord, puis psychanalytique dans son ensemble, la construction de centres de traitement qui impliquaient un certain nombre de traitements limités. Ce qu’il y a de particulier dans le mouvement lacanien, c’est que Lacan est le premier a avoir fait du temps le Réel du transfert. Dès son texte " l’Assertion de certitude anticipée ", il notait que le mouvement psychanalytique dans son ensemble rêvait d’une éternité ( puisque le désir est indestructible, alors…). L’inconscient ne connaît pas le temps, disait Freud, au sens de la chronologie. Mais l’inconscient connaît parfaitement le temps. Il est structuré par une logique temporelle": la fonction de la hâte. C’est ce qui fait que dans son Séminaire XXIII, Lacan fait quasiment équivaloir, à un moment donné, la fonction de la hâte et l’inconscient, en notant que si Joyce n’avait pas de goût pour la psychanalyse, il avait l’idée de l’urgence. Il avait une certaine idée de la fonction de la hâte.
C’est cette nouveauté, que Lacan a plongée dans la psychanalyse, qui est celle que nous utilisons, à la fois dans les séances courtes, dans la question d’obtenir une assertion à la fin de l’analyse, dans le dispositif de la Passe et dans notre interprétation des traitements à durée limitée. Nous essayons d’obtenir un effet d’assertion dans cette logique là, ce qui, d’une certaine façon nous est plus consubstantiel, si on se permet une référence à la substance, que dans d’autres orientations psychanalytiques. C'est ce qui a fait que l’enthousiasme des débuts du CPCT avait amené certains à dire que ça favorisait énormément le sujet, puisqu’il y avait une hâte multipliée, etc. …Schwärmerei, une rêverie ! Ça ne favorise ni empêche, mais simplement ça permet de situer"; et c’est là où les Journées du CPCT sont extrêmement intéressantes pour voir comment les praticiens manient précisément le traitement resserré : qu'ont ils à dire de la façon dont ils interprètent ce plongement du temps particulier, ce jeu particulier dans l’approche qu'ils ont des demandes qui sont adressées au CPCT ?

BJ : Merci, Eric Laurent, pour toutes ces précisions et pour avoir ouvert la question du corps dans ses multiples dimensions, de pulsionnel, de réel.

EL : Oui, les journées du CPCT sont très importantes pour ça, pour essayer de développer un discours là-dessus, pour essayer d’attraper quelque chose du Réel en jeu là.




Lilia Mahjoub : C'est une question intéressante, parce qu'on pourrait penser que le corps a différents statuts. Or, il se trouve que Lacan a, jusqu'au bout maintenu que, quand on parlait du corps, on parlait du corps imaginaire. Le corps a ce statut, c'est l'imaginaire. C'est, si vous voulez, la bonne forme. Et c'est ce qu'il dit à la fin de son enseignement, c'est la sphère. C'est quelque chose que l'être parlant adore, la bonne forme! Il maintient donc ça.

VW : Jusqu'au bout ?

LM : Oui, et au point que dans son nœud borroméen, quand il noue ensemble les trois registres, le corps c'est le cercle imaginaire, et même au lieu d’écrire 'imaginaire' il met 'corps'. Sauf que voilà, ça ne suffit pas… la sphère, car le corps a aussi des trous. C’est une sphère trouée et ces trous sont fondamentaux, je dirais, pour parler de ce qui est justement hors-corps, c'est-à-dire la jouissance phallique, soit la jouissance sexuelle, celle qui concerne les pulsions et qui n'est pas dans le corps mais hors-corps. C'est très important de le pointer comme tel : la jouissance phallique est hors-corps, elle se situe dans le nœud à la conjonction du symbolique et du réel. Il y a des points de conjonction entre les différents registres et cette jouissance se situe là, hors du rond du corps.

VW : Hors-spère ?

LM :Oui, absolument. C'est pour cela que ça s'exerce sur les bords du trou, les trous du corps. Ce sont, bien sûr, les orifices corporels "; la bouche, l'orifice anal, l'oreille, les yeux, et il y en a d'autres. Il faut donc considérer le corps par rapport aux trois registres, mais il est fondamentalement au départ imaginaire, quand a lieu le stade du miroir. C'est un repère qu'on peut avoir. Ce qui est alors important, c'est finalement le rapport qu'a l'être parlant à son corps, et ça ce n'est pas du tout évident. Ce n'est pas la chose la plus simple, ce rapport que l'être parlant a à son propre corps. Et c'est pour cela que Lacan donne ce fameux exemple de Joyce où il dit justement que le rapport imaginaire au corps, le rapport que Joyce a à son corps, ne se produit pas, il est manquant.

VW: C'est cette scène où il y a le corps qui glisse…

LM : …comme une pelure. Il dit que c'est la façon dont Joyce métaphorise ce qui ne se produit pas, parce qu'il ne jouit pas à ce moment-là. Il n'y a pas cette jouissance hors corps. Ça ne se produit pas. Le rapport à son propre corps c'est ainsi tout à fait essentiel, c'est là où intervient le symbolique et tout ce qui relève des pulsions en tant qu'elles ont un rapport au signifiant.

VW : Donc, nous allons essayer de saisir quelque chose de ce rapport au corps lors de la journée. Mais c'est la journée du CPCT, il y a des spécificités du CPCT, du traitement. Une des spécificités de la rencontre brève avec un psychanalyste au CPCT est le temps serré de celle-ci, alors que la pulsion, une force constante, ne connait pas le temps. C'est quelque chose qui est écrit dans l'argument de notre journée.

LM : Oui, mais il faut préciser.

VW : Mais, comment situer l'opération de l'analyste par rapport au temps limité et à l'éternité de la pulsion ?

LM : Cette constance concernant la pulsion, c'est la constance de la poussée, mais ce n'est qu'un élément de la pulsion, parce qu'il y en a d'autres. Il y a la source, le but, Il y a aussi le trajet. Et, dans le fond, qu'est-ce qui fait qu'on peut distinguer la pulsion du besoin, des rythmes biologiques, par exemple de la faim ? C'est que, ces fonctions biologiques, elles ont par contre un rythme, elles peuvent s'interrompre. Quand quelqu'un a faim, quand il mange, chez l'animal par exemple, c'est satisfait et ça s'arrête. Et ce qui distingue justement la pulsion c'est cette constante, c'est-à-dire son retour en circuit, cet aller et ce retour sur le corps, en effet, c’est ce qui fait que ce qui est important dans la pulsion ce n'est pas l'objet, alors que dans le besoin c'est l'objet. Chez l'être parlant, dans la pulsion, il s'agit d'autre chose. C'est pour cela qu'une pulsion peut se satisfaire d'un autre objet que celui qui est concerné. Par exemple: être déjà satisfait en lisant le menu, avant même de manger.

VW: Au CPCT, nous avons…il y a cet aspect de la pulsion qui est infini, qui va vers l'infini, et puis nous avons ce temps limité…

LM : Justement, ce qui va se passer, c'est qu'il va y avoir l'intervention de l'analyste et le temps limité dans tout cela n'a pas d'importance parce que déjà dans une séance nous avons un temps qui est scandé, qui est arrêté, et donc qui est limité… une séance courte, c’est aussi un temps limité, n'est-ce pas? C'est autre chose, ça permet de pouvoir rectifier quelque chose de la pulsion, parce que sinon cette pulsion qui est comme ça, qui fait constamment un retour à sa source, contourne l'objet et repart, ça peut effectivement se dérouler toujours de la même façon et avec les mêmes problèmes, les mêmes vicissitudes. Or, qu'est-ce qui va permettre de rectifier la pulsion ? C'est justement l'intervention de l'analyste qui va en quelque sorte intervenir dans ce cours. Et d'ailleurs, on parle du silence de la pulsion, n'est-ce pas? Je rebondis là-dessus : le silence de la pulsion, c’est quoi? La meilleure définition que l’on peut donner de cela, c’est la bouche cousue, c’est ce qu’indique Lacan, c’est-à-dire le silence, et là, c’est de la pure satisfaction. Quand le sujet se tait, on a quelque chose qui se limite à cette constante de la poussée pulsionnelle, sans qu’aucune coupure n’intervienne.

VW : Donc c’est le désir de l’analyste…

LM : Qui permet d’intervenir, de rectifier, de resserrer quelque chose autour de l’objet. Dans la pulsion, l’objet n’a pas d’importance, il y a quelque chose qui est acéphale, c’est une subjectivation sans sujet, c’est-à-dire que le sujet s’y évanouit et se réduit à une coupure. Il faut donc pouvoir, à certains moments, attraper ça. Quand le sujet se tait et qu’il est dans la pure satisfaction, l’intervention de l’analyste, justement, va interrompre cette jouissance pulsionnelle, acéphale, silencieuse, et c’est là que quelque chose peut être relancé au niveau de la chaîne signifiante voire de l’équivoque signifiante. Il faut qu’il y ait pour cela l’interprétation de l’analyste.

VW : Qui dérange cette satisfaction pulsionnelle.

LM : Oui.

VW : Dans l’analyse on fait des tours et des tours, mais au CPCT nous n’avons que 16 séances, est-ce qu’il est possible de saisir quelque chose de ça en 16 séances ? Cette année quand nous avons travaillé la question de la demande qui nous a amenés vers celle de la pulsion et du fantasme, on nous a dit : " Oh ! mais en seize séances, ce n’est pas possible d’aborder ce genre de chose… "

LM : C’est une grave erreur, parce qu’il n’y a pas de maturation dans le processus analytique. On ne va pas dire que d’abord, il y a la demande, puis, peu à peu, à force de progrès que l’on va arriver à la pulsion et puis enfin au fantasme. Mais non" ! Si l’on considère les choses comme un nouage, un nouement, un terme qu’utilise aussi Lacan, quelque chose du fantasme peut se pointer très tôt. On peut prendre pour exemple, celui de l’Homme aux rats. Mais ça ne veut pas dire pour autant que l’analysant en a fait le tour, a serré au plus près ce dont il est question. Mais c’est déjà là, ça peut tout à fait se produire. Si l’on considère les choses comme une maturation, on retombe dans la chronologie. Et ce n’est pas du tout ça. La pulsion il n’y a qu’à se baisser pour la ramasser… parfois dans certains rêves, de même que le fantasme. Je ne vois pas pourquoi ça ne se pointerait pas dès le départ. Dans une analyse, dès le départ vous avez déjà tout ce qu’il faut, mais ça n’a pas été exploré par l’analysant. Et l’analyste n’en sait pas plus, sauf qu’il peut déjà repérer des choses comme ça. C’est pour cela que c’est la psychanalyse, la psychanalyse a affaire à ça, il n’y a pas d’étape, d’escalier, de degrés.

VW : Donc, ça me fait penser à une autre question. Aussi constant que la pulsion, le malaise dans la civilisation nous pousse à inventer des réponses. Le CPCT est une réponse de la psychanalyse lacanienne à ce " trop de mal " dont parle Lacan 1 (Cf. argument de la Journée). Aujourd’hui, la technologie permet de faire une psychothérapie par internet, par exemple par Skype où on entend la voix et on voit la personne, mais où l’on n’est pas en présence de l’autre.

LM : Eh"bien! Grand bien leur fasse !

VW : Mais la rencontre avec un psychanalyste ne peut pas se faire par internet, et je voudrais vous demander pourquoi ?

LM : D’abord, parce que c’est comme ça depuis le début. Soyons simples. Ça n’a jamais été autrement. On peut avoir des conversations au téléphone, par internet, c’est tout à fait possible. Mais, ça n’a rien à voir avec la psychanalyse. Cette présence, c’est-à-dire ce qui concerne le désir de l’analyste, est absolument requis in vivo dans la séance.

VW : C’est quelque chose du corps, alors ? La présence du corps ?

LM : Du corps, mais du corps quoi ? Du hors-corps aussi. À ce moment-là, c’est le regard, c’est la voix. C’est pour cela que ça tranche avec l’imaginaire du corps. Quand Freud a cette idée de faire allonger ses analysants, c’est justement pour couper avec ce corps-là, avec le corps du semblable, avec l’image, parce que ça peut être trop envahissant. Je dirais que cette présence convoque ces objets hors-corps. Et ça ne peut pas se faire par téléphone ou par internet. Vous allez me dire que, par internet, il y a la voix, il y a l’image, l’écran surtout. Il y a la voix, oui, la voix c’est quelque chose, mais c’est quand même dans ce cas très à l’abri. C’est une voix qui n’est pas là, à côté. On peut la couper en appuyant sur un bouton. Il n’y a pas beaucoup de risques.

VW : Bientôt, nous allons avoir notre journée du CPCT, nous allons prendre des risques. Nous allons parler de notre clinique, et je voudrais vous remercier beaucoup d’avoir répondu à nos questions. À bientôt alors !

LM : Oui, à bientôt ! Et puis, j’espère que nous serons nombreux à débattre de ce qui, là, commence à se formuler.

VW : Ça va sûrement être un débat intéressant, parce qu'il va y avoir Alexandre Stevens, Serge Cottet, Sonia Chiriaco…

LM : Et peut-être aussi des surprises ?

VW : Peut-être des surprises… et Hervé Castanet, vous-même, tous les intervenants du CPCT-Paris et du CPCT-Marseille. Ça va être un grand débat.

LM : Oui, j’espère. Je le souhaite.

VW : Merci beaucoup Lilia Mahjoub.


[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, op. cit., p. 152. Journée CPCT Paris, 26 septembre 2015

Alexandre Stevens : Oui, c’est à tort en effet parce que la psychanalyse est certes une pratique de la parole, néanmoins, c’est avec des corps présents. C’est dans la parole et c’est aussi dans le silence. C’est-à-dire que la parole de l’analysant n’est pas immédiatement interprétée en termes de sens et de signification. Ce silence de l’analyste a une fonction. Lacan dit d’ailleurs, dans les conférences américaines, que c’est une des formes de l’objet a. Cette fonction est de faire apparaitre le corps au-delà de ce qui est dit, la dimension de jouissance, la dimension pulsionnelle en termes plus freudiens qui surgit justement dans ce que le sens reste en suspend. Dans le dernier enseignement de Lacan que Jacques-Alain Miller nous a si formidablement éclairé, le terme de corps parlant devient le nouveau nom de l’inconscient. Au fond, on a tout l’enseignement classique de la psychanalyse où l’inconscient est du côté du symbolique ; c’est l’inconscient des rêves et des lapsus de Freud. Le corps est déjà présent, tout ça dit un désir où le corps est engagé. Mais ça n’en est pas moins divisé d’une autre face qui pour Freud revêtait la pulsion et que Lacan reprend en avant plan dans les derniers temps de son enseignement. On passe ainsi, d’un inconscient que Lacan appelait transférentiel, que Miller a formalisé aussi comme ça, à un inconscient plus réel qui touche le corps directement ; c’est-à-dire qui s’intéresse au corps parlant en tant que la jouissance s’y exprime sous la forme de certains évènements de corps qui surgissent à l’insu du sujet. La psychanalyse n’est pas seulement une pratique de la parole, c’est une pratique de la parole qui vise le corps dans la mesure où elle vise la jouissance. On ne jouit qu’avec un corps. Il n’y a pas de jouissance articulable sans un corps.

VW : On vise le corps en psychanalyse, de quel corps s’agit-il ? C’est une des questions fondamentales pour nous, car on parle du corps du stade du miroir en tant qu’image, mais là, me semble-t-il, vous parlez d’autre chose"?

AS : Oui, c’est vrai, il y a plusieurs statuts du corps en psychanalyse. Il y a le corps du stade du miroir, c’est-à-dire le corps imaginaire, le corps comme image. C’est l’image qui rassemble le corps et on sait à l’occasion les difficultés réelles des schizophrènes à rassembler cette image morcelée. Mais le corps dont il s’agit ici est au-delà de cela. C’est le corps en tant que le corps est aussi symbolique au sens où il est marqué par un certain nombre de mots, un certain nombre d’éléments symboliques. Freud le fait remarquer dans ses premiers textes quand il fait une différence entre la paralysie neurologique et la paralysie hystérique. Il fait bien la différence entre le corps organique et le corps symbolique. Mais au-delà de cela, il y a le corps en tant qu’il éprouve des choses, c’est le corps de l’affect, ce qui affecte le corps au sens où le corps l’éprouve. Au-delà de ce terme d’affect, c’est le terme de jouissance qui permet de dire ce qui s’éprouve dans un corps. C’est donc par ce qui s’éprouve que le corps est visé par la psychanalyse, par ce qui a été marqué comme singulier pour chaque sujet. Quand on parle de la jouissance, il ne s’agit pas là du plaisir mais de quelque chose qui a marqué le corps d’un sujet, de façon tout à fait singulière, par l’effet de l’entrée dans la parole. Chacun a ses modes singuliers de rapport à son corps et à une jouissance qui se trouve sur les bords du corps. C’est cette singularité même que vise la psychanalyse.

VW : Même quand il n’y a que 16 séances ?

AS : Evidemment la question peut se poser. L’expérience du CPCT existe depuis un certain nombre d’années déjà, c’est en même temps une expérience qui reste relativement jeune par rapport à plus d’un siècle d’existence de la psychanalyse ; et au fond l’expérience qu’on en a est sans doute à collecter davantage. Il y a sans doute des opinions variées parmi nos différents collègues. Mais je pense que ce qui fait que le CPCT relève du champ de la psychanalyse ce n’est pas seulement que des psychanalystes s’en occupent, mais c’est que quelque chose là, ne se contente pas du sens. Le nombre limité de séances fait qu’on vise un certain capitonnage, un point d’ancrage nouveau, qu’on vise à ce qu’il puisse se restaurer quelque chose ou pour certains sujets à s’engager sur un chemin analytique ailleurs. Il me semble que le CPCT n’est orienté de la psychanalyse que si dans l’idée de ce qui est visé, il y a quelque chose d’au-delà, qui n’est pas simplement de l’ordre du sens et qui donc s’articule comme visée plus lointaine qui ne se traite pas en seize séances, mais qui est présent comme ce qui est visé dans les intentions même de l’analyste.

VW : Lors de la journée il s’agira de saisir quelque chose de ça dans les six cas que nous allons discuter avec vous.

AS : Au-delà de l’effet de bien être, de l’effet thérapeutique apporté en quelques séances, quel est l’indice d’une intervention proprement psychanalytique ? Jacques Alain Miller mais aussi Éric Laurent lors d’un débat au Courtil situait l’intervention proprement psychanalytique dans une institution à condition qu’elle se sépare du sens.

VW: Aussi constante que la pulsion, le malaise dans la civilisation nous pousse à inventer des réponses. Le CPCT est une réponse de la psychanalyse lacanienne à ce " trop de mal ", expression de Lacan, mais la technologie aujourd’hui permet de faire une psychothérapie par internet. Pourquoi une rencontre avec un psychanalyste au CPCT ou dans un cabinet privé ne se fait pas par internet ou par téléphone ? Peut-être y a t-il des exceptions de temps en temps. Qu’en pensez-vous ?

AS : Effectivement une psychothérapie peut-être peut se faire par internet mais une analyse non. Le travail psychanalytique qui se fait au CPCT, même si d’un certain point de vue, peut être thérapeutique, ne peut pas se faire par internet. Pour le dire autrement, il faut que le corps soit présent. Bien sûr, il peut y avoir quelques exceptions : quelqu’un part loin pour quelques temps et le contact est maintenu par ce type d’aménagements. Mais cela reste ponctuel et toujours limité. Le corps doit être présent. Cela est tout à fait saisissable à partir des quatre discours de Lacan. Le discours analytique est un discours qui met en place première l’objet a, le semblant d’objet. Au fond, l’objet, c’est ce qui ne peut pas se présentifier autrement que par la présence. Si on en restait simplement au S1, S2, S barré, tout pourrait peut-être se faire par téléphone. On peut se dire plein de choses, interpréter, se sentir même très divisé par quelque chose qui nous ait dit par téléphone, il n’y a rien de gênant à ça. Par contre, présentifier le semblant de l’objet ce n’est pas possible hors présence. Je reviens aux conférences américaines de Lacan dans lesquelles il répondait qu’une des formes de l’objet, c’est le silence. C’est aussi la voix, mais la voix telle qu’elle est mise en présence par le silence. Comment présentifier cela par internet, l’analyste ne répond pas ? Envoie trois points de suspension ? Comment présentifier cet élément éminemment corporel juste avec des petits signes ?

VW : Au téléphone on ressent le silence.

AS : On peut ressentir le silence, pas le regard. Vous me direz on peut voir la personne.

VW : Oui, mais comment saisir ça, ce qui n’est pas là ?

AS : Sans doute François Cheng avec ses références à lui aurait évoqué le souffle. Je me souviens de la première fois où je suis allé à un séminaire de Lacan. J’avais lu les textes, mais la simple présence de Lacan disant quelque chose, a un tout autre effet que simplement un texte. Je pense que cela ne se limite pas à la voix, que la présence c’est une présence corps-présent. Cet effet que ça a eu sur moi, c’est quand même un petit effet analytique proprement dit qui a été décisif pour moi. C’est un effet dont on attend qu’il puisse se rencontrer dans la séance analytique.

VW : C’est sûrement pour ça que j’ai voulu vous rencontrer en face à face et non par téléphone. C’est autre chose.

VW : A l’ère du tout biologique, les phénomènes de corps peuvent-ils encore amener un sujet à s’adresser à l’analyste ?


AS : J’espère que oui. La psychanalyse n’est plus autant admirée qu’elle le fût dans la seconde moitié du siècle précèdent puisqu’elle ne répond pas aux exigences d’une bonne partie de la société, exigences dites scientifiques et d’objectivation. Cependant, il faut dire que le tout biologique ne fonctionne pas bien et qu’on voit venir des personnes à l’analyse pour ça. Certains, bien entendu, n’entrent pas dans l’ère du tout biologique de façon naïve et donc s’adressent à la psychanalyse. J’ai à ce propos rencontré la semaine passée pour la première fois un adolescent de 14 ans avec sa mère car celle-ci souhaitait qu’il vienne me voir. Elle expliquait qu’il était considéré comme hyperactif, ce que je veux bien croire d’ailleurs, parce que c’est un jeune garçon qui bougeait pas mal. C’est toute la question de la définition de l’hyperactif, mais toujours est-il qu’il semble qu’il était plus actif encore quand il était enfant. Donc, des médecins lui ont donné de la Ritaline pendant un certain nombre d’années sans que cela aille mieux. Un jour, la mère a décidé toute seule de lui retirer ce médicament. Quinze jours après, la maitresse d’école l’a invitée à venir parler de son enfant car elle avait constaté un changement et qu’elle voulait connaitre le nouveau médicament qui lui avait permis d’aller mieux. Je trouve cela formidable. Son nouveau médicament a consisté simplement à éliminer les médicaments"! C’est une mère qui a répondu au tout biologique en considérant que le sujet ne répond pas bien à ça ; ce en quoi elle a tout à fait raison. C’est de bonne augure pour l’adresse à la psychanalyse. Ni la mère ni l’enfant ne croient au miracle biologique de l’affaire parce qu’ils en ont"rencontré les limites.

VW : Donc, nous pouvons compter sur le fait que le tout biologique laisse apparaitre un défaut, quelque chose qui cloche ?

AS : Voilà, un défaut dans la cuirasse biologique ; d’ailleurs plus qu’un défaut, si l’on considère les récents scandales de commercialisation aux états unis par exemple, où les tests de validité d’un médicament ont été certifiés par des experts qui travaillaient pour la firme de production de ce même médicament. Mais, même en laissant de côté cet aspect scandaleux, il y a quand même là une croyance qu’à tout défaut, qu’à toute pathologie, qu’à toute difficulté, il pourrait y avoir une réponse biologique. Hors çà, il s’avère que c’est faux et que la psychanalyse a justement une place à occuper vis à vis de cette faille.


Hervé Castanet : Une telle question est inséparable de la fin de l’enseignement de Lacan – et même de son tout dernier enseignement. Jacques-Alain Miller dans ses derniers Cours a longuement insisté sur les préalables nécessaires pour saisir ce bougé conceptuel. En voici un à propos du corps mis en jeu par l’analyste. Miller fait, dans L’Être et l’Un (2011), un sort à une expression de Lacan : " l’inconscient comme réel ", et lui attribue le statut de nouveau concept. L’inconscient réel unifie, de fait, l’inconscient-vérité et le ça. Dans " Télévision ", Lacan ne dit-il pas : C’est le réel qui permet de dénouer effectivement ce dont le symptôme consiste, à savoir un nœud de signifiants. Nouer et dénouer n’étant pas ici des métaphores, mais bien à prendre comme ces nœuds qui se construisent réellement à faire chaîne de la matière signifiante ? Voilà qui semble explicite et qui n’a pourtant pas été entendu, s’emporte Miller : " Je me demande comment on est passé si vite là-dessus parce que c’est énorme l’idée qu’on puisse opérer avec le réel – que le réel puisse être un moyen de l’opération analytique […] cette même bascule se constate dans l’implication de la pulsion dans le symptôme […] " La conséquence en est que Lacan abandonnera le concept de sujet pour " le remplacer par le terme de parlêtre ". Soit le sujet comme effet du signifiant + le corps + la pulsion. Le parlêtre devrait – la formule est radicale ! – remplacer l’inconscient. Que le parlêtre inclue le corps et la pulsion est cohérent avec la notion de jouis-sens, insiste Miller. Il n’y a pas de sens qui aille sans jouissance. Il n’y a pas de signifiant, pas de désir, qui ne soient connectés à la pulsion. La racine de l’Autre, c’est le Un. Cette perspective dévalorise le signifiant puisque " le parlêtre, de parler, superpose un être au corps qu’il a, superpose un être à l’avoir essentiel – son corps ". Bref, il y a –phrase inouïe pour qui a lu le Lacan structuraliste – une «"primarité du réel"» et ce réel-là n’est pas rationnel, n’est plus hégélien. Désontologisé, il est " sans loi " : " Le vrai réel implique l’absence de loi. Le réel n’a pas d’ordre " (Lacan, Le sinthome).

CPCT-Paris : La rencontre avec un analyste n’a rien à voir avec l’apprentissage que peut offrir un coach personnel. Comment comprendre alors que, selon Lacan dans " RSI ", l’opération de l’analyste, " c’est que nous apprenons à l’analysant à faire épissure entre son symptôme et le réel parasite de la jouissance " ?

HC : La référence au concept de " jouissance du corps " offre des repères pour répondre à cette question de l’épissure entre le symptôme et le réel parasite de la jouissance.
La jouissance du corps prend toute sa valeur lorsque Lacan, dans Le sinthome, va jusqu’à dire : " La jouissance de l’Autre, y’en a plus " ! Ce n’est pas la question ! La jouissance du corps n’est pas prise dans une dialectique : Lacan " va penser la jouissance au-delà de l’interdiction, c’est-à-dire une jouissance positivée, celle d’un corps qui se jouit. La différence est sensible. Là, la jouissance ne tient pas à une interdiction, elle est un événement de corps ". Miller, dans son Cours L’Être et l’Un (2011), ajoute": " La valeur de ce terme d’événement de corps, c’est précisément de s’opposer à l’interdiction. La jouissance n’est pas articulée à la loi du désir, elle est de l’ordre du traumatisme, du choc, de la contingence, du pur hasard […]. La jouissance n’est pas prise dans une dialectique, elle est l’objet d’une fixation. " C’est parce que Lacan a pu poser un au-delà de l’interdiction et de la castration qu’il a dégagé la jouissance féminine. Cette dernière n’est plus centrée " sur le Penisneid qui est par excellence une fonction négative. Ce que Lacan entend par cette jouissance spéciale qui est réservée à la femme, c’est la part de jouissance qui subsiste sans subir l’interdiction, la part qui n’est pas prise dans le système interdiction/récupération […] ". !Cette jouissance féminine va servir à Lacan pour définir la "jouissance en tant que telle ". Il la généralise : " la jouissance comme telle, c’est la jouissance non œdipienne, la jouissance en-dehors de la machine de l’Œdipe. C’est la jouissance réduite à l’événement de corps ". Lorsque Lacan ne pense plus dans les termes de l’interdit promu par la loi dont le Nom-du-Père est la pièce maîtresse, " il a isolé une jouissance insymbolisable, indicible, qui a des affinités avec l’infini, qui n’a pas été concassée par la machine oui/non […] ". Miller a une formule forte pour désigner ce coup porté par Lacan structuraliste – une " primarité du réel"» et ce réel-là n’est pas rationnel, n’est plus hégélien. Désontologisé, il est " sans loi " : " Le vrai réel implique l’absence de loi. Le réel n’a pas d’ordre " (Lacan, Le sinthome).

CPCT-Paris : La rencontre avec un analyste n’a rien à voir avec l’apprentissage que peut offrir un coach personnel. Comment comprendre alors que, selon Lacan dans " RSI ", l’opération de l’analyste, " c’est que nous apprenons à l’analysant à faire épissure entre son symptôme et le réel parasite de la jouissance " ?

HC : La référence au concept de " jouissance du corps " offre des repères pour répondre à cette question de l’épissure entre le symptôme et le réel parasite de la jouissance.
La jouissance du corps prend toute sa valeur lorsque Lacan, dans Le sinthome, va jusqu’à dire : " La jouissance de l’Autre, y’en a plus ! Ce n’est pas la question ! " La jouissance du corps n’est pas prise dans une dialectique": Lacan " va penser la jouissance au-delà de l’interdiction, c’est-à-dire une jouissance positivée, celle d’un corps qui se jouit. La différence est sensible. Là, la jouissance ne tient pas à une interdiction, elle est un événement de corps ". Miller, dans son Cours L’Être et l’Un (2011), ajoute : " La valeur de ce terme d’événement de corps, c’est précisément de s’opposer à l’interdiction. La jouissance n’est pas articulée à la loi du désir, elle est de l’ordre du traumatisme, du choc, de la contingence, du pur hasard […]. La jouissance n’est pas prise dans une dialectique, elle est l’objet d’une fixation. " C’est parce que Lacan a pu poser un au-delà de l’interdiction et de la castration qu’il a dégagé la jouissance féminine. Cette dernière n’est plus centrée " sur le Penisneid qui est par excellence une fonction négative. Ce que Lacan entend par cette jouissance spéciale qui est réservée à la femme, c’est la part de jouissance qui subsiste sans subir l’interdiction, la part qui n’est pas prise dans le système interdiction/récupération […] ". !Cette jouissance féminine va servir à Lacan pour définir la " jouissance en tant que telle ". Il la généralise : " la jouissance comme telle, c’est la jouissance non œdipienne, la jouissance en-dehors de la machine de l’Œdipe. C’est la jouissance réduite à l’événement de corps ". Lorsque Lacan ne pense plus dans les termes de l’interdit promu par la loi dont le Nom-du-Père est la pièce maîtresse, " il a isolé une jouissance insymbolisable, indicible, qui a des affinités avec l’infini, qui n’a pas été concassée par la machine oui/non […] ". Miller a une formule forte pour désigner ce coup porté par Lacan contre la loi": " la jouissance féminine est un pur événement de corps qui n’est pas susceptible d’Aufhebung. Au fond, la femme fait objection à Hegel […] elle se refuse à entendre raison ".

CPCT-Paris: Dans la langue courante, le terme d’"organisme" fait penser au corps biologique, alors que pour Lacan dans " Position de l’inconscient " les limites de l’organisme vont au-delà du !corps. Comment comprendre le rapport entre le corps et l’organisme ?

HC : Le concept de " corporisation " introduit par Jacques-Alain Miller, notamment dans Cours de 1998-1999 L’expérience du réel dans la cure analytique, donne des boussoles pour saisir la façon dont Lacan définit le corps dans ses derniers Séminaires.! " La seconde structure, que l’on pourrait appeler la corporisation, est en quelque sorte l’envers de la signifiantisation. C’est bien plutôt le signifiant entrant dans le corps. " Le signifiant mortifie le vivant du corps. La corporisation affecte le vivant en désorganisant, sous le primat du savoir, le fonctionnement homéostatique du corps. Pour autant, dans son impact sur le corps, elle fait surgir la jouissance : " Or, la corporisation est au contraire le signifiant saisi comme affectant le corps de l’être parlant, et le signifiant devenant corps, morcelant la jouissance du corps et en faisant saillir le plus-de-jouir, découpant le corps, mais jusqu’à en faire sourdre la jouissance, le plus-de-jouir qui y est virtuel. " Le savoir devient «"incorporé"» – le suffixe in désigne ici l’inclusion : " le savoir passe dans le corps et il affecte le corps"». Cet effet du signifiant définit l’affect : Lacan " appelle affect, à partir du Séminaire XX, l’effet corporel du signifiant, c’est-à-dire non pas son effet sémantique, qui est le signifié, non pas son effet de sujet supposé, c’est-à-dire non pas tous les effets de vérité du signifiant, mais ses effets de jouissance ". ! Dans ces années 1970-1980, Lacan s’efforce de corporiser les grandes fonctions signifiantes qu’il a isolées antérieurement. Ainsi le grand Autre, qui devient le corps sexué du partenaire – l’Autre, c’est l’Autre sexe –, et la dialectique de l’Autre et du sujet. De même le fantasme qui, réduit dans les années 1960 à une phrase se décomposant comme une grammaire, se transforme en un appareil à produire un affect, c’est-à-dire de la jouissance. Dès 1919, Freud ne notait-il pas que la rumination mentale du fantasme «"un enfant est battu"» menait au plaisir orgastique intense ?
Repérer ce changement de perspective chez Lacan modifie l’enjeu d’une psychanalyse, notamment sa terminaison. Il s’agit moins, pour l’analysant, de " traverser " le fantasme en décomposant ses particularités grammaticales (= signifiantisation) que d’épingler les effets de jouissance que les signifiants de son histoire créent en affectant son corps vivant (= corporisation). De ces effets de jouissance rencontrés, de cette corporisation en acte, que fait l’analysant ? Quels usages invente-t-il pour les traiter ? Une autre perspective clinique se dessine…!

Image : Hans Bellmer, " Je: Tel Est Le Nom ", Les Anagrammes du corps, pointe sèche,1973.